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Du blasphème : entre fanatisme religieux et irrévérence française ?


Publié le 26 mai 2021

Le boycott de produits français mais plus généralement le sentiment anti-France ne cessent de sévir dans certains pays musulmans du Moyen-Orient et du Maghreb suite aux republications des caricatures de Charlie Hebdo représentant le prophète Mohammed. S’il n’est pas question ici de nier la liberté de ces pays de montrer leur mécontentement par des pratiques telles que le boycott, il semble toutefois légitime de s’arrêter sur la notion à partir de laquelle tout a commencé, c’est-à-dire le blasphème. Que constitue une remarque blasphématoire ? Est-elle différente de la critique académique ? Ne peut-on plus critiquer l’Islam, comme on l’entend souvent ou la France est-elle allée trop loin ?

 

Rappel des faits

A vrai dire, l’élément déclencheur de ce déversement n’est plus à rappeler tellement sa cruauté et sa barbarie ont laissé la France sans voix : la décapitation brutale par un jeune Tchétchène du professeur d’histoire Samuel Paty, dont le seul crime avait été de montrer des caricatures du prophète en classe dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. L’outrage et l’incompréhension sont au cœur des discours et des réactions des pays musulmans. Eh bien oui, pourquoi ce pays qui n’est pourtant pas musulman et ne l’a jamais été se permet-il de représenter leur prophète dans des positions plus qu’abjectes ? Des groupes d’internautes lancent alors un hashtag pour appeler au boycott des produits français dans les supermarchés. On voit des manifestations de plusieurs milliers de personnes brandissant des pancartes anti-France et brûlant des mannequins du président de l’Hexagone. Mais cette vague de mécontentement se serait déjà largement calmée depuis une intervention du président français sur la chaîne Al Jazeera et les boycotts, d’après certains experts, n’auraient jamais vraiment pris.

Rappelons également la définition de blasphème puisque cette notion sous-tend toutes les autres qui vont être abordées ici. Le blasphème est une parole ou un discours (non un acte, ce serait alors un sacrilège) qui outrage la divinité, la religion ou tout ce qui est considéré comme respectable ou sacré. Nous pouvons donc faire la différence entre la critique académique voire théologique des textes religieux et la façon dont ils sont appliqués et le légèrement véhément « ta religion, c’est de la merde ». Bien que les deux soient tout à fait légaux en France, ils n’ont, vous vous en doutez, pas les mêmes répercussions diplomatiques, surtout quand la seconde occurrence est beaucoup plus médiatisée que la première.

 

Le problème tortueux de la critique de l’Islam aujourd’hui

Le manque de froideur d’esprit et de raison de nombreux internautes devant des insultes bien enfantines dans le cas de l’affaire Mila, qui ne feraient l’objet que de mépris en temps normal, sont le résultat selon certains penseurs et historiens de l’Islam, d’une crise de l’autorité religieuse au sein du monde musulman. Comme l’Eglise Catholique a connu ses grandes ruptures par rapport au Pape à la fin du XVème siècle, l’Islam suit des courants contradictoires en fonction des régions, qui rendent une unicité de la parole religieuse islamique tout bonnement impossible. De même, la pluralité juridique islamique n’est pas d’accord sur la punition devant être accordée au crime de blasphème (vous comprendrez donc que l’idée selon laquelle tout blasphémateur doit être décapité n’apparait pas vraiment dans le Coran, encore moins pour des blasphémateurs non-musulmans de surcroit).  Or c’est cette division qui a permis à certains courants extrêmes comme le salafisme d’envahir la vision de la religiosité islamique sunnite. Le salafisme prône le retour à l’Islam du temps de Mahomet, une approche rigoriste et littérale, qui refuse toute interprétation, car ce serait s’écarter de la loi divine. Il veut également faire de l’Islam plus qu’une voie spirituelle, mais un guide qui régit absolument tous les aspects de la vie terrestre avec des normes finalement peu compatibles avec le monde moderne.

L’expansion du salafisme explique en partie l’appauvrissement intellectuel dans le cadre de la spiritualité islamique de nos jours sans que ce soit l’unique raison. Le culte religieux devient de plus en plus la conséquence d’un héritage parental ou culturel presque automatique plutôt que la logique conclusion d’un raisonnement spirituel et intellectuel. A force de suivre des règles sans se poser de questions, la bonne mise en pratique de ces règles devient bien plus importante que les règles elles-mêmes.

Le monde musulman, très divisé, produit des fidèles extrêmement loyaux à une parole qui ne fait pas l’objet de questionnements ou de critiques, une vision de la religion qui n’est pas sans rappeler la ferveur chrétienne du Moyen-Age en Europe, mais qui contraste fortement avec la laïcité et la tradition anticléricale française qu’on observe actuellement. La France, pays le plus laïc au monde, s’est-elle aussi désaffranchie d’une certaine réalité ?

 

 

La France, le blasphème et la liberté d’expression

La position juridique en Europe sur la pratique du blasphème est plus compliquée que la simple liberté de pouvoir s’exprimer sur n’importe quelle religion même si la liberté d’expression figure évidemment dans la Convention des Droits de l’Homme. La preuve en est qu’en 2018, la Cour Européenne des Droits de l’Homme n’a pas remis en cause la condamnation pour blasphème par la justice Autrichienne, d’Elisabeth Sabaditsch-Wolff. Celle-ci avait qualifié le prophète musulman de « pédophile » il y a déjà plus de 10 ans. Pour ce qui est de la France, c’est une loi de 1881 qui abolit définitivement le délit de blasphème et d’atteinte à la morale religieuse, mais elle sera amendée en 1972 par la loi dite Pleven, qui y ajoutera quelques restrictions, notamment les délits d’injure, de diffamation ou encore de provocation à la haine pour l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse. Tout cet imbroglio juridique rend l’interprétation des textes de loi compliquée et laisse place encore de nos jours au débat suivant : insulter une religion ou des symboles religieux, ne serait-ce pas d’une certaine manière insulter les croyants ?

Charlie Hebdo représentant le prophète dans des positions pornographiques ou les insultes de Mila sur les réseaux sociaux sont bien du blasphème. Mais ils sont dans leur droit et la violence dont ils ont été victimes est abjecte et injustifiable. Mais la visibilité que leurs détracteurs comme leurs défenseurs leur ont donnée, ne ternit-elle pas une certaine image de la France ? Ces images sont-elles dignes d’être défendues par notre pays ? Est-ce là l’épitome du rayonnement culturel dont s’est toujours prévalue la France ? Les caricatures qui n’apportent rien de Mahomet dans des positions suggestives ne sont une avancée ni pour la critique religieuse, ni pour l’art.

Le combat de la France n’est pas seulement un combat d’influence contre le monde musulman, c’est aussi le refus de comprendre que son rejet du sacré n’est pas accepté par un grand nombre de pays. La France, ne ferait-elle pas preuve d’une sorte de fanatisme à son tour, quand ses positions sont toujours qualifiées d’« indiscutables » et que sa liberté ne trouve jamais de limite, pas même celle du respect ? La question se pose.

 

Par Sarah VAUTEY

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