Sélectionner une page

Nouvelles censures

Couverture du livre « On a chopé la liberté » publié en février 2018

« On a chopé la puberté » : publié à trois mille exemplaires, il aura suffi d’une pétition réunissant quelques cent quarante-huit mille signatures[1]pour que ce livre se présentant comme un guide pour adolescente au ton léger et amusant soit retiré de la vente, que son édition soit abandonnée et que son auteur annonce la fin de sa carrière littéraire. En cause ? Son caractère supposé sexiste, alors que ce livre est entièrement écrit par des femmes. Plus surprenant encore, le nombre de signatures, qui dépasse largement le nombre d’exemplaires physiques du livre … Il est inconcevable que chacun des cent quarante-huit mille censeurs aient lu le livre. Mais tous dénoncent le caractère sexiste du guide, notamment en se basant sur la copie d’une page du livre qui inciterait les jeunes filles à considérer comme anormal que leurs tétons soient visibles sous leur tshirt. Pure opinion, sujette à interprétation, comme l’a rappelé l’auteur dans sa lettre de démission.

Aujourd’hui donc, la censure vient « d’en bas ». Ces cent quarante-huit mille signataires se constituent en tribunal populaire pour faire interdire et censurer un banal livre jeunesse sous prétexte qu’il heurte leurs convictions sous couvert d’humour. Etrange non, dans un pays où le magazine Charlie Hebdo a reçu le soutien massif de millions de défenseurs de la liberté d’expression en 2015. Dans un pays où l’on demande à la religion de bien garder ses distances avec la liberté d’expression, le blasphème moderne ne serait-il pas de froisser les schémas et les certitudes d’une idéologie pompeusement baptisée progressisme ? Sous le masque du Bien, des Gentils de gauche, des féministes antiracistes pro-migrants, partisans de tous les combats « anti », agissent avec autant d’hystérie que les groupes et associations puritaines, catholiques et « familiales » qui condamnaient le film érotique Emmanuelle dans les années 1970. Les censeurs ont changé de camp. Étonnamment, ces mêmes progressistes garants du Bien et du Bon ont paradoxalement trouvé les excuses de l’humour et du droit à la provocation au « Pendez les blancs » de Nick Conrad …

Plus de 7000 personnes demandent au Metropolitan Museum of Art le décrochage de l’œuvre. Ça n’est pas la première fois que Balthus suscite interrogations voire indignations.

Si la censure a glissé de droite à gauche sur la pente savonneuse politique, elle s’est aussi horizontalisée. L’Etat s’est presque totalement désengagé de la question morale des œuvres publiées, se contentant de sermonner sur le tard un Dieudonné déjà que trop populaire. Les associations ont moins de poids que les rassemblements de milliers d’individus. Les combats deviennent ponctuels, le temps de faire censurer un livre ou retirer un tableau d’un musée. Des musées et des institutions culturelles qui se heurtent de plus en plus à la (con)fusion entre un artiste, son œuvre, et sa vie. La rétrospective-hommage à Polanski[2]est perturbée par des groupes qui refusent de célébrer l’œuvre du cinéaste accusé de viol. À New-York, le retrait d’un tableau au Met du peintre Balthus est demandé par plus de neuf mille personnes[3], car il serait une incitation à la pédophilie et sexualiserait une adolescente (il est d’ailleurs intéressant de constater que les accusations qui font le plus réagir aujourd’hui sont celles de violences envers les femmes, et que par exemple certains artistes arrêtés pour vols avec violence, ou suspectés d’actes antisémites graves ne sont que peu inquiétés[4]). Convaincus de l’importance de leurs élans émotionnels particuliers, ces Zorros se réunissent en ligne et signent des pétitions où pour trois clics on soulage sa conscience progressiste.

Et de l’horizontalisation de la censure découle sa privatisation.

Elle n’a plus de visage, que celui des lignes de code de l’algorithme Facebook. Voulant s’adresser à un public aussi large que possible, M. Zuckerberg nivelle par le bas le degré de liberté du réseau afin que le Saoudien salafiste et le Polonais ultra-conservateur puissent s’y sentir à l’aise. Ajoutez à cela une morale parfumée de dollars et de puritanisme, et vous obtenez la censure de « L’origine du monde » de Courbet et de « La liberté guidant le peuple » de Delacroix pour « nudité » ou « nudité suggérée »[5].

L’enfer est pavé de bonnes intentions : mais dans une société adulte, nous devons accepter la publication d’œuvres, tant qu’elles respectent les limites strictement légales de la liberté d’expression, même si elles nous dérangent.

[1]https://www.ladepeche.fr/article/2018/03/04/2753015-polemique-petition-editions-milan-reediteront-livre-juge-sexiste.html

[2]https://www.lemonde.fr/cinema/article/2017/10/30/roman-polanski-a-paris-un-rassemblement-feministe-devant-la-cinematheque_5208049_3476.html

[3]http://www.exculturae.com/petition-balthus-met/

[4]http://www.bu2z.com/casier-judiciaire-booba-rohff-lafouinedeuxième vidéo, à 3min10

[5]https://www.livreshebdo.fr/article/de-nick-conrad-courbet-une-censure-numerique-double-vitesse?xtmc=censure&xtcr=14

Anna MÉDAN

Le nucléaire français, entre fausse indépendance et fortes inquiétudes

Relativement à sa population la France est le pays le plus nucléarisé. En valeur absolue la France se classe 2ème derrière les Etats-Unis. En effet la France dénombre 19 centrales nucléaires et pas moins de 58 réacteurs. Le nucléaire représente 71,6% de la production électrique Française selon EDF. Symbole de sa force et instrument sûr d’approvisionnement énergétique pour certains, le nucléaire semble davantage dangereux que durable.

Carte des centrales nucléaires et leurs risques en France, selon Green Peace

Par ailleurs les lobbies du nucléaire ont de beaux jours devant eux. Leurs arguments sont repris sans répit dans les médias dès que les débats portent sur la pertinence ou non du nucléaire. De plus ils sont présents dans la sphère politique, Edouard Philippe aujourd’hui premier ministre fut directeur des affaires publiques d’Areva entre 2007 et 2010. Pas étonnant que la ligne directrice une fois au pouvoir fut immédiatement de dire que l’objectif de réduction du nucléaire -de 75% à 50% à l’horizon 2025- était irréaliste (objectif qui plus est très peu ambitieux selon le milieu associatif). Caractère « irréaliste » également répété par les tribunes du Figaro. Cette diminution était pourtant inscrite dans la loi de transition énergétique depuis 2015 et était aussi une des mesures à laquelle Emmanuel Macron s’était engagé. Les partisans du nucléaire semblent donc en train de gagner le combat politique comme en atteste la trajectoire énergétique prise par la France -une transition molle- mais aussi le combat idéologique à la vue des idées que s’en font les Français « énergie propre » « seule solution pour l’indépendance énergétique » « ce serait trop long et trop compliqué d’en sortir ».

Tentons d’y voir plus clair sur les arguments en faveur du nucléaire, tantôt malhonnêtes tantôt trompeurs. Le nucléaire permettrait de réduire les émissions de gaz à effet de serre (on peut d’ailleurs lire sur le site de la SFEN la Société France d’Energie Nucléaire que grâce au nucléaire la France répond à plusieurs objectifs dont « la diminution des émissions de CO2 »). Or non seulement les matériaux utilisés pour construire les centrales sont extrêmement énergivores, mais le transport des déchets radioactifs produit du CO2. D’ailleurs ce transport génère pour l’environnement un risque de dispersion de matière radioactive. Instrument de compétitivité et d’approvisionnement par excellence le nucléaire (SFEN) serait donc rentable, efficace et sûr, on est pourtant loin du constat observé par le président de l’Autorité de Sûreté Nucléaire. Pierre-Franck Chevet déclare en 2016 que « Le contexte en matière de sûreté et de radioprotection est particulièrement préoccupant », l’ASN étant chargée du contrôle technique et réglementaire de la sûreté nucléaire et de la radioprotection il est difficile de ne pas sortir apeuré de son discours détaillant ses inquiétudes. La présence de 1100 sites renfermant des déchets nucléaires, ou des résidus de l’exploitation minière d’uranium ne viendra pas non plus éteindre ces préoccupations.

La canicule ayant affecté la production des réacteurs nucléaires de St-Alban et du Bugey, ceux-ci ont dû être arrêtés le 3 août dernier

Qu’on se rassure l’énergie nucléaire nous permet d’accéder à de l’électricité peu coûteuse. Elle est donc l’amie de notre pouvoir d’achat. Difficile de s’en convaincre pour celui qui sait qu’en 2022 plus d’un tiers des réacteurs (22 des 58) auront plus de 40 ans. Dès lors « il faudrait donc un effort considérable d’investissements à court terme, qui paraît très peu probable, voire impossible » selon Didier Migaud, président de la Cour des comptes (entretien avec le Monde le 31 janvier 2012). Que reste-t-il donc d’intéressant lié au nucléaire sinon le maintien d’emplois industriels qualifiés et la dite indépendance énergétique qu’il confère à la France ? Pour le premier aspect bénéfique, il est peu aisé de le contredire (quoique les emplois liés aux énergies vertes exigent également un savoir-faire de qualité, ce serait un réel défi technique), le second quant à lui est une fois de plus erroné. Certes la France dispose d’un parc nucléaire qui alimente en électricité les ménages français, toutefois le nucléaire a besoin d’uranium. La dernière mine française ayant fermé en 2001 il convient donc d’en importer entre 8 000 et 9 000 tonnes par an pour alimenter les réacteurs (connaissances des energies.org) nombre rarement évoqué dans les débats.  Le Niger et le Kazakhstan sont deux des zones premières d’importation dans des conditions sanitaires et écologiques critiques sans parler du fait que ces importations ne rapportent quasiment rien aux populations locales. Pour clôturer le tout, les centrales nucléaires ne sont pas compatibles avec le changement climatique. Ne supportant pas des températures trop hautes un réacteur de Saint Alban et un autre de Bugey ont dû être arrêtés le vendredi 3 août par précaution.

Dimitri HAULBERT