Peut-on mourir dignement en France ?

Peut-on mourir dignement en France ?

Avec la période de crise sanitaire que nous traversons, la solitude des personnes âgées, notamment pendant le premier confinement dans les EHPAD et maisons de retraites où les visites sont interdites, aurait augmenté le nombre de demandes d’euthanasie en Belgique. S’il est encore trop tôt pour s’en assurer, une multitude de demandes ont, elles, été reportées à cause de l’impossibilité, lors du confinement, d’être entouré de ses proches durant les derniers moments de vie du demandeur. 

 

Qu’en est-il en France ? 

Rappelons tout d’abord que l’on parle d’euthanasie lorsqu’un médecin provoque volontairement la mort d’un patient dans le but de mettre un terme à ses souffrances jugées insupportables. Cependant, si l’euthanasie active où le décès directement provoqué par l’administration d’une substance létale par un médecin est interdite en France, celle dite passive, où la mort est entrainée par l’arrêt des soins, est autorisée. L’euthanasie pratiquée en Belgique, au Luxembourg ou aux Pays-Bas par exemple, se distingue également du suicide médicalement assisté pratiqué en Suisse durant lequel, la personne reçoit un soutien médical pour donner fin à ses jours mais c’est elle seule qui déclenche le processus et se donne la mort. 

En France, l’euthanasie (étymologiquement “l’art de donner une bonne mort”) n’est pas mentionnée par le code pénal. Par conséquent, donner la mort à un patient quels que soient son état et sa volonté est considéré comme un homicide punissable de peines allant de 30 ans de réclusion criminelle à la perpétuité. De même, selon l’article 38 alinéa 2 du code de déontologie médical français “Le médecin […] n’a pas le droit de provoquer délibérément la mort.” Dans tous les cas, le praticien est divisé entre son patient qui souhaite partir pour arrêter d’insurmontables souffrances, dont il doit respecter la volonté, et le serment d’Hypocrate qu’il a prêté, faisant de lui un médecin. Il peut alors arrêter les soins d’un commun accord mais la mort du patient surviendra généralement après plusieurs jours de souffrance interminables pour lui et ses proches. (Rappelons l’ampleur de la médiatisation  faite au sujet de la mort de Vincent Lambert lors de l’été 2019). L’euthanasie passive peut néanmoins apparaitre comme une solution face à l’acharnement thérapeutique qui consiste en l’ensemble des prises en charges et des traitements administrés à un patient, considérés comme “inutiles, disproportionnés ou n’ayant d’autre effet que le seul maintient artificiel de la vie” (L.1110 et R.4127-37 du Code de la Santé Publique). 

La loi Leonetti-Claeys votée en 2016 consiste à privilégier les soins palliatifs, à soulager les patients en phase terminale des traitements médicaux jugés trop lourds et peut donc alléger le traitement ou l’interrompre s’il est facteur d’une trop grande souffrance. Elle autorise également la sédation terminale, soit le droit à la sédation (soulager et apaiser le patient avec des médicaments) profonde et continue jusqu’au décès du patient auquel le médecin peut toutefois sciemment s’opposer. Enfin, si une proposition de loi autorisant l’euthanasie en France a été énoncée en 2011 et à plusieurs reprises par plusieurs députés, elle a été jugée comme allant “à l’encontre des fondements juridiques” par le gouvernement.

Pourtant, en France selon un sondage commandé par l’Association pour le Droit de Mourir dans la Dignité militant pour la légalisation de l’euthanasie, 96% des français seraient favorables à ce que la loi française autorise les médecins à mettre fin, sans souffrance, à la vie de ces personnes atteintes de maladies insupportables et incurables si elles le demandent.

 

Alors pourquoi persiste ce refus ?

Les fondements juridiques dont parlent le gouvernement renvoient probablement à l’interdiction de tuer qui que ce soit depuis l’abolition de l’esclavage en France le 27 Avril 1848. Autoriser l’euthanasie serait alors contraire aux fondements juridiques qui constituent et règlementent notre nation.  Pour Derek Humphry, “c’est l’économie et non la recherche de libertés individuelles élargies ou d’une plus grande autonomie, qui conduira le suicide assisté au plateau des pratiques acceptables”. Ainsi la pression du coût des soins serait un facteur au suicide assisté qui, légalisé, serait une sorte de droit civil comme l’est le droit au respect de la vie privée ou le droit à la liberté de penser. Alors, ce simple droit pourrait, si l’on en envisage les dérives, devenir un devoir auprès de ses proches pour soulager le fardeau d’une personne malade et souffrante. Mais alors qu’en est-il des handicapés ? Ceux qui malgré un handicap vivent pleinement doivent-ils songer à l’euthanasie à cause d’une pression sociétale ? Certains pays ont élargi l’éligibilité au suicide assisté pour inclure les personnes souffrant d’un handicap ordinaire non terminal et  d’une souffrance psychologique sans maladie physique. 

Alors si en France, l’euthanasie passive est possible elle n’en est pas moins douloureuse. Alain Lecoq, un dijonnais vivant chez lui, âgé de 57 et atteint d’une maladie incurable est paralysé depuis 34 ans. Il a énoncé dans un courrier adressé à Emmanuel MACRON le souhait d’avoir accès à un pentobarbital barbiturique lui permettant de “partir en paix” auquel le Président de la République lui a répondu “n’étant pas au-dessus des lois je ne suis pas en mesure d’accéder à votre demande”. S’il a entamé à deux reprises un arrêt de son traitement et de toute nutrition, son hospitalisation  après sa première tentative suite à des souffrances trop importantes a provoqué la reprise de son alimentation et ses soins alors que Alain Lecoq souhaitait une sédation profonde et continue que l’hôpital ne lui a pas proposée. À ce moment-là, Mr Lecoq ayant une conscience altérée, n’a pas été en mesure de s’exprimer. Mi-octobre il a réitéré sa tentative mais n’a pas supporté les douleurs accentuées suite à la cessation du traitement bien que, cette fois-ci la présence d’un avocat avait permis de rédiger des directives anticipées menant à la sédation profonde et continue jusqu’à la mort.

Mais il est facile d’accepter la législation française et ainsi s’opposer à l’euthanasie active lorsque l’on est pas confronté personnellement ou via un proche, à une souffrance sans fin où le seul répit et la seule issue possible est de cesser de “ courir après la vie sachant que la mort est à nos trousses” comme l’exprime Grand Corps Malade. Ainsi, choisir le moment de sa mort dans des circonstances pareilles peut permettre d’assurer la dignité garantie par l’article 16 du Code Civil (“la loi assure la primauté de la personne, interdit tout atteinte à la dignité de celle-ci et garantit le respect de l’être humain dès le commencement de sa vie”). 

Savoir que l’euthanasie active est une issue, lorsqu’elle est actée, permet au patient d’être serein à l’idée de ne pas partir en agonisant, à son entourage d’être en quelque sorte préparé (bien que la douleur de la perte ne soit pas moins présente) et en paix d’avoir pu réaliser les dernières volontés de leur proche. Si nombreuses sont les familles qui se retrouvent impuissantes face à leur parent ou grand-parent inconscient, une fois l’arrêt des soins décidé qui ne partiront que des jours ou des semaines plus tard, l’euthanasie active, elle, permettrait de mettre fin aux souffrances du patient comme des proches à attendre la mort de leur être aimé assis à son chevet. Dans l’hypothèse où une telle décision pourrait être prise par l’entourage, elle serait perçue comme un véritable soulagement. Cependant même si ce choix s’avérerait être la seule issue pour faire mourir dignement son proche, faut-il encore pouvoir l’assumer plusieurs mois après et se persuader que c’était le bon. Même si la personne, dans son intime conviction le sait, il n’empêche que la culpabilité et le doute les rongent nuit et jour. Alors si la législation évoluait pour vous permettre d’abréger les souffrances d’un membre de votre famille inconscient, seriez-vous capable de prendre une telle décision ? 

Léa MENARD

Sources

https://www.lefigaro.fr/actualite-france/droit-de-mourir-emmanuel-macron-decline-la-demande-d-alain-cocq-de-partir-dignement-20200903

Article 16 – Code civil – Légifrance (legifrance.gouv.fr)

Article 38 – Soins aux mourants – accompagnement – Code de déontologie (conseil-national.medecin.fr)

Sous-section 2 : Devoirs envers les patients. (Articles R4127-32 à R4127-55) – Légifrance (legifrance.gouv.fr)

Les crises endogènes aux systèmes politiques

Ecrit par Alexis Vallon le 10 Octobre 2020

La théorie de la « fin de l’Histoire » que Francis Fukuyama avait théorisée après la chute du mur de Berlin est aujourd’hui largement dépassée. Notre système continue à connaître de nombreuses crises et l’Histoire continue alors de s’écrire chaque jour.

Pourtant il serait intéressant de rapidement se repencher sur sa thèse. Tout d’abord, il reprend la définition qu’Hegel donne de « la fin de l’Histoire », c’est-à-dire le moment où un consensus universel (certainement sur la démocratie) s’établirait, et serait respecté par tous les peuples. Ce qui, en théorie, mettrait fin aux conflits idéologiques dans le monde, et donc aux crises. La fin de la Guerre Froide fut pour Fukuyama ce moment de rupture qui allait conduire l’Histoire à sa fin et que sa génération allait pouvoir nous léguer un monde qui serait à l’image d’un long fleuve tranquille pour les siècles à venir.

Evidemment vous connaissez la suite : d’abord le 11 Septembre 2001 qui marque l’engagement mondial contre le terrorisme islamiste, les crises économiques de 2008 et aujourd’hui de 2020 ont entre autres accentué les inégalités et la pauvreté dans le monde, le nombre de manifestations et d’émeutes qui ont explosé (on estime que cette dernière décennie celles-ci auraient augmenté de 282% selon l’édition 2020 du Global Peace Index), etc.

Bref on peut croire que les crises mondiales sont toujours présentes.

Alors nous pourrions d’abord penser que toutes ces crises sont exogènes, c’est-à-dire totalement indépendantes du système politique et économique mondial. Après tout, personne n’aurait pu prévoir les crises économiques modernes et encore moins la pandémie actuelle. Elles sont les conséquences de l’appât du gain de certains banquiers et de quelques aventures culinaires… Rien qui n’aurait pu être prévu. Le terrorisme islamiste n’est lui aussi peut-être que la conséquence logique de l’intervention américaine en Irak et en Afghanistan. Et enfin, le nombre toujours plus important de manifestations ne serviraient que des demandes particulières de certaines classes sociales, au détriment de l’intérêt collectif.

Cette première thèse est évidemment recevable et domine largement une partie de la pensée (plutôt libérale) aujourd’hui. Il est cependant intéressant de remarquer que la responsabilité est ici toujours imputée à la responsabilité individuelle, au libre arbitre.

Evidemment à gauche c’est tout le contraire, on accuse principalement le caractère endogène des crises et l’on fustige le système capitaliste. Ou aujourd’hui plutôt le libéralisme, car les thèses et termes marxistes tendent tout doucement à s’effacer du débat public. Ce serait donc lui qui serait responsable de tous nos maux. Le terrorisme serait surtout une conséquence sociale, laisser des jeunes de banlieues sans aucune promesse de carrières les auraient forcés à rejoindre Daesh. Ce qui vient se rajouter au fait que les mouvements terroristes seraient aussi nés dans les milieux précaires (mais restant influencés par des pouvoirs plus puissants). La crise économique de 2008 aurait pu être évitée sans l’ultra-libéralisation de l’économie mondiale. Et enfin les nombreuses manifestations sont la conséquence de la montée des inégalités et de l’injustice sociale. Ici également les arguments sont largement recevables.

Pourtant dans ces deux cas nous pouvons avoir l’impression que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes. Dans le premier cas bien sûr il y a des problèmes, mais notre système aurait été incapable de les prévoir, alors il est inutile de faire évoluer le système mais simplement de s’adapter à ces crises.
Et dans le second on nous fait croire qu’un changement de société permettrait de résoudre tous les problèmes sans que les actions individuelles n’aient besoin de changer.

Finalement on observe que ces deux façons de penser présentent individuellement des imperfections et que souvent, in medio stat vertus, la vérité se trouve au juste milieu. Que la société comme l’action individuelle ont leur responsabilité. Or comme la vérité n’existe pas en soi dans notre monde mais existe toujours par rapport à un objet, une situation donnée. Car en effet la solution « une intervention accrue de l’Etat » n’est pas une vérité en soi mais elle peut être vraie selon une situation précise. Alors en suivant la dialectique d’Hegel, en oscillant selon les situations, la bipolarisation de la vie politique pourrait être une solution. On oscille alors entre d’un côté davantage d’Etat avec un objectif assumé de rendre les hommes plus égaux et de l’autre des actions pour favoriser la liberté de conscience et d’action du citoyen. Tout le monde aura évidemment reconnu la création théorique ici de la Gauche et de la Droite (ou du moins la Gauche et la Droite française) hérité de l’affrontement idéologique de la Guerre Froide.

On peut constater alors que les crises endogènes à notre système ne seraient dénoncées que par la Gauche. Une Gauche qui se focaliserait sur les problèmes d’inégalité que le système capitaliste créerait. Pourtant il me semble que tout analyser d’un point de vue économique est une erreur et qu’il existe un autre facteur déterminant qui permettrait d’expliquer nos crises endogènes modernes.

Car aujourd’hui en France et notamment lors des dernières élections présidentielles, le système archaïque Gauche-Droite s’est effondré. Et deux nouvelles forces d’opposition sont apparues : le progressisme contre le nationalisme. Pourtant ce nouvel affrontement idéologique était prévisible.

Car l’affrontement en sciences politiques ne s’effectuent pas autour de deux pôles comme la Guerre Froide avait pu le laisser paraître. Mais bien trois pôles qui se sont affrontés il y a maintenant 80 ans lors de la Seconde Guerre mondiale.

Trois grands blocs. Le premier était le bloc américain, prônant une liberté de penser, d’entreprendre, de commercer, de réussir, etc. Nous résumerons alors l’idéologie américaine à un mot : liberté. Face à lui, le bloc soviétique, construit sur les textes marxistes de luttes des classes, de destruction de la propriété privée, etc. L’idéologie au moins en théorie de ce bloc fut : l’égalité. Enfin l’Allemagne et le régime nazi qui construit son idéologie sur la notion de races, de nations, sur la question « Qu’est-ce qu’un allemand ». Une idéologie qui a été poussé à son paroxysme et a engendré les plus terribles horreurs que l’Homme dans son histoire fut capable. Néanmoins toute l’idéologie de ce bloc fut basée sur une notion : l’identité du peuple.

Or l’Histoire n’est écrite que par les vainqueurs. Et les gagnants que furent les Etats-Unis et l’URSS décidèrent de diaboliser le régime nazi pour que ses horreurs ne réapparaissent plus jamais. Ils tentèrent alors de détruire tout résidu que pouvait représenter cette idéologie. Evidemment face aux horreurs des camps de concentration personne ne critiqua cette décision qui était parfaitement louable. Pourtant on ne peut tuer une idéologie, on ne peut tuer une idée, surtout si celle-ci est inscrite dans l’ADN même de l’Homme, dans l’ADN même d’un système politique. Car un bon système politique repose sur ces trois piliers : la liberté, l’égalité et l’identité.

Si ces mots vous rappellent la devise française c’est justement parce que la France à choisi de former son identité dans la fraternité. Cela nous rappelle encore une fois la sagesse de nos précurseurs.

Aristote affirmait, encore avant, qu’une cité pouvait s’écrouler de deux manières, si elle perdait son identité ou si l’inégalité était trop importante en son sein. La situation d’Athènes était à l’époque comparable à celle que nous connaissons aujourd’hui dans nos sociétés occidentales : des démocraties
ouvertes aux commerces qui souffrent d’inégalité de traitement (entre citoyens, femmes et esclaves). En soi des systèmes qui sont basés sur la liberté et qui doivent veiller à être aussi bons dans les deux autres domaines. Sachant qu’évidemment toutes sociétés sans ces trois principes seraient forcément vouées à disparaître.

Car l’essence même de ces sociétés auraient tendance à s’auto-entretenir. Je m’explique, dans une société libérale il y a tellement de contre-pouvoirs qu’il y a très rarement des problèmes de libertés : souvent les citoyens les dénoncent et les problèmes disparaissent. On ne souffre pas particulièrement de manque de liberté dans nos démocraties occidentales modernes. De même dans un régime fasciste on sait parfaitement qui on est, qui nous servons, qui sont les ennemis, etc. Nous ne souffrons pas franchement de crise identitaire. Et dans un système communiste, théoriquement, l’égalité ne pose pas vraiment problème. Évidemment on pensera forcément aux « apparatchiks » qui sont bien plus riches que le reste de la population mais l’inégalité dans ces régimes restent, in fine, bien moins élevée que dans nos sociétés occidentales.

Alors un système qui choisit une base pour se construire (liberté, égalité ou identité) va devoir veiller particulièrement à ce que les deux autres principes puissent continuer à exister. Ainsi les crises endogènes à notre système aujourd’hui sont bien une crise identitaire et une crise égalitaire, car nous partons avec une base libertaire.

Alors, ce que la gauche et plus largement, notre système politique n’a pas pris en compte, c’est que les crises endogènes peuvent aussi être des crises identitaires et pas seulement égalitaires. Que le terrorisme par exemple n’est qu’une réaction contraire au système capitaliste et à ses valeurs car celui-ci néglige l’identité, l’Histoire des peuples au profit d’un multiculturalisme mondial. Il en va de même pour les idéologies réactionnaires qui ont émergé en Europe par exemple, l’hostilité face aux migrants, etc. Toutes ces réactions sont apparues car depuis des années personne dans le monde politique n’a pris en compte la notion d’identité indispensable à la survie d’un peuple.

Ainsi pour répondre au mieux au besoin de nos démocraties il convient de changer notre regard sur notre spectre politique. Ne plus l’observer comme une ligne où les hommes politiques seraient placés plus à droite ou plus à gauche, mais comme un triangle qui aurait en ses côtés les notions de liberté, d’égalité et d’identité. C’est à cette condition que l’offre politique pourrait s’éclaircir et devenir satisfaisante pour les citoyens, qui ne se retrouvent plus dans leur politique depuis des années.

Enfin je conseillerais l’émergence d’un parti qui serait au centre de ce triangle, un parti qui arriverait à concilier ces trois notions fondamentales au sein de son système politique. Ainsi nos sociétés pourraient progresser sereinement sans craindre l’instabilité politique. Néanmoins j’ai conscience que notre monde n’est qu’instabilité et les chocs exogènes conduiront les démocraties à toujours s’éloigner de ce centre. Mais justement, la stabilité passerait par l’instabilité et si un grave problème identitaire devait apparaître, il serait normal que les votes se déplacent vers ce pôle identitaire. Pourtant à terme, ceux-ci tendront toujours vers le centre de ce triangle, vers l’équilibre idéologique.

Nouveau gouvernement américain : l’impossible défi ?

Nouveau gouvernement américain : l’impossible défi ?

Récemment ont eu lieu les élections américaines pour désigner le 46-ème président de la Première Puissance Mondiale. Un événement pour le moins  mouvementé avec un président sortant qui n’a cessé de contester les résultats, affirmant être victime de fraudes multiples de la part du camp adverse. L’affaire a été  portée en justice. Pour le moment, aucune preuve de fraude n’a pu être apportée bien  que quelques erreurs et oublis de voix aient été soulignés dans certains comtés de Géorgie après recomptage.  

Au-delà de toute l’agitation générée par ce nouvel épisode électoral, de nombreux  défis à relever attendent le nouveau gouvernement américain tant au niveau national  que sur la scène internationale. D’un point de vue national, l’enjeu est de taille. Le duo  démocrate Biden-Harris doit composer avec un pays plus que jamais divisé entre deux  camps portant une vision de la société radicalement différente. En effet, d’un côté une  Amérique traditionaliste, conservatrice sur le plan des valeurs sociétales et  protectionniste sur le plan économique et de l’autre une Amérique qui se veut  « progressiste », prônant une culture du pluralisme et de la diversité, souhaitant voir  émerger un nouveau modèle de société dans lequel les minorités auraient la possibilité  de s’émanciper et de jouer un rôle clé dans la vie citoyenne et politique du pays, en  accédant à des postes à responsabilité et en exerçant une influence grandissante dans  les tendances actuelles.  

Au-delà du personnage extravagant qu’incarne le président toujours en exercice,  ses idées n’en demeurent pas moins profondément ancrées au sein de cette Amérique  rurale et des classes populaires qui ont en grande majorité porté leur vote sur le  candidat républicain. En effet, contrairement à ce qu’ont pu affirmer de nombreux  médias, l’accession de Donald Trump au pouvoir il y a quatre ans n’était pas un  « accident de l’Histoire » mais bien une réelle volonté de changement de la part d’une  partie du peuple américain, une détermination à tourner le dos à l’« establishment » ainsi qu’à l’oligarchie d’une certaine élite politique qui était notamment représentée  par la candidate démocrate Hillary Clinton en 2016. Le candidat vainqueur à l’élection  présidentielle de 2016 a été élu sur un programme économique portant une vision  protectionniste et étatiste. L’électorat populaire et ouvrier a été séduit par son  engagement en faveur d’une réindustrialisation massive et d’une relocalisation de  nombreux emplois manufacturiers. Le candidat Trump s’est dressé en rempart contre  la désindustrialisation. Entre la fin des années 1960 et le début des années 2000, le  nombre d’emplois manufacturiers est resté stable aux Etats-Unis avec un chiffre avoisinant les 17 millions d’emplois. L’entrée de la Chine dans l’Organisation Mondiale  du Commerce (OMC) en décembre 2001 a changé la donne.  

De nombreux emplois ont été délocalisés, notamment dans l’Empire du Milieu où la  production est faite à moindre coût et où la main d’œuvre est bon marché.  Consécutivement à ces délocalisations de masse, l’emploi manufacturier aux Etats-Unis  a considérablement chuté entre 2000 et 2009 passant de 17 millions à 11,5 millions  d’emplois, ce qui représente une baisse de plus de 30%.  

Sur le plan des valeurs sociétales et culturelles, Donald Trump prône une politique  de préférence nationale, rendant à l’Amérique sa grandeur et remettant à l’ordre du  jour ses valeurs traditionnelles. Le président Donald Trump a axé sa campagne de 2016 sur le slogan « Make America Great Again » que l’on pourrait traduire par « Rendre  à l’Amérique sa grandeur ». Il avait également utilisé un autre slogan « America First »,  qui trouve son origine à la fin des années 1930 lorsque l’un des pionniers de l’aviation  américaine Charles Lindbergh voulait dissuader les Etats-Unis de se lancer en guerre  contre l’Allemagne nazie dont il aurait été un fervent admirateur. Les partisans de  l’idéologie isolationniste auraient remis en cause les projets de coopération  internationale envisagés par le président Wilson. Le 10 janvier 1920, le sénateur Warren  Harding alors candidat à l’élection présidentielle emploie à de multiples reprises  l’expression « L’Amérique d’abord » lors de son discours prononcé à New York. « Il faut  sauvegarder l’Amérique d’abord, stabiliser l’Amérique d’abord, faire prospérer  l’Amérique d’abord, penser à l’Amérique d’abord, exalter l’Amérique d’abord, faire vivre et vénérer l’Amérique d’abord. » Une allocution qui ressemble étrangement à celle  prononcée par le candidat à la maison blanche à la présidentielle de novembre 2016.  Ainsi, il avait déclaré « A partir d’aujourd’hui, ce sera l’Amérique d’abord. » en faisant  allusion à la protection des frontières et en mettant en avant sa politique de lutte contre l’immigration et en particulier l’immigration clandestine provenant de pays d’Amérique  Latine. Il avait également fait part de sa volonté de ne plus participer au financement  des armées étrangères alors que le budget de l’état américain alloué à ses force militaires diminuait encore et encore. Lors de sa première campagne présidentielle, le  président Trump annonçait déjà la couleur de son mandat en affirmant sa détermination à rejeter le multilatéralisme et à défendre une Amérique indépendante  agissant pour ces intérêts avant tout et passant outre certains engagements de  coopération internationale avec de nombreux états y compris ses plus anciens alliés  européens. 

 Après quatre années de mandat quelques peu inhabituelles, le nouveau président  démocrate élu Joe Biden et son bras droit Kamala Harris souhaitent tourner la page de  l’épisode Trump en redonnant au pays un nouveau visage et en lui rendant son statut  de Première Puissance Mondiale. La tâche ne sera pas des plus aisées avec un pays  fracturé et une société présentant des divergences profondes. D’un côté, une frange  conservatrice et protectionniste qui n’est pas prête à en démordre et qui continuera à  défendre sa vision et son idéologie avec ferveur et de l’autre une société se  revendiquant être progressiste réclamant plus d’égalité et de diversité ethnique, sociale  et culturelle. Cette frange là de la société pourrait bien être celle représentée par la  première femme à accéder au poste de vice-présidente Kamala Harris. Elle-même  incarne cette diversité réclamée par les partisans du progressisme. D’origine jamaïcaine par son père et indienne par sa mère, Kamala Harris a vécu une enfance marquée par  la contre-culture californienne. Dans les années 1960, alors que les Etats-Unis sont  marqués par une vague de mouvements contestataires, les parents de la jeune Kamala  qui sont des activistes convaincus, l’emmènent régulièrement à des marches en soutien  au Mouvement des Droits Civiques. De cette vague révolutionnaire, sont nés de  nouveaux courants politiques se revendiquant être de gauche et luttant contre le  capitalisme. Ces courants ont rassemblé différents groupes sociaux et communautés,  principalement des afro-américains et d’autres minorités ethniques, des femmes, des  homosexuels et des étudiants. Kamala Harris grandit et passe sa jeunesse à Berkeley,  ville proche d’Oakland, à l’époque en plein bouillonnement culturel et au cœur de  l’activisme américain. L’université de Berkeley constitue un terreau propice à la contre culture et à la gauche américaine. D’importantes manifestations y ont éclaté pour  protester contre la guerre du Vietnam en 1965 et de nombreux artistes et icônes,  également militants communistes comme le poète Beat Allen Ginsberg y venaient pour  donner des conférences aux étudiants. En 1966, le mouvement des Black Panthers,  dédié à la lutte contre les inégalités et les discriminations à l’encontre de la  communauté afro-américaine a vu le jour à Oakland. Par ses origines ethniques et la  jeunesse qu’a vécu Kamala Harris marquée par de nombreux courants protestataires,  la femme politique a construit son idéologie et ses valeurs qu’elle souhaite mettre en  œuvre au service de son pays. Par les idées qu’elle incarne, l’ancienne procureure de  San Francisco représente l’aile gauche du parti Démocrate en opposition au nouveau  président fraîchement élu qui lui défend la ligne plus traditionnelle du parti. Joe Biden  et Kamala Harris devront donc composer avec les divergences qui existent au sein  même de leur formation politique qui s’ajoutent à tous les autres différends qui divisent  le peuple américain dans sa globalité.  

 C’est aussi et surtout sur la scène internationale que le duo Biden-Harris est attendu  au tournant. Après le mandat Trump qui n’a pas été sans conséquences sur le plan de  la diplomatie et de la coopération internationale, Joe Biden promet que « l’Amérique  est de retour » et qu’il ne s’agit pas d’une Amérique solitaire et isolationniste comme  a pu en donner l’impression son prédécesseur. Comment l’Europe et le reste du monde  analysent-ils la victoire de Joe Biden ? Une grande majorité de dirigeants européens et  internationaux ont félicité Joe Biden pour sa victoire dès la journée du 7 novembre, peu  de temps après que les premiers résultats de l’élection ont été diffusés. De son côté, le  nouveau dirigeant américain fraîchement élu a annoncé de grandes mesures et de  grands engagements sur le plan international. Il a notamment fait part de son souhait  de réintégrer l’Accord de Paris sur le climat d’ici quelques semaines, rappelant sa  volonté de prendre part aux objectifs de neutralité carbone à l’horizon 2050, de  remettre l’Amérique « au vert » et mettre en place un financement ainsi qu’un plan de  relance verte d’une valeur de plus 2 Milliards d’Euros sur 4 ans.  

L’Europe attend un engagement sans failles de la part des Etats-Unis sur la transition  énergétique et les nombreux enjeux que cette dernière représente.  

L’Europe attend également Biden au sujet de la défense, celle-ci s’étant habituée ces  dernières années au concept de l’autonomie stratégique défendue par le  gouvernement Trump. Il y a quelques mois, Emmanuel Macron avait parlé de l’OTAN  en affirmant qu’elle était « en état de mort cérébrale ». L’OTAN va-t-elle trouver une  seconde genèse avec Biden ? Un renouvellement de sa doctrine est au programme tout  comme son financement. Biden pourrait revenir sur les engagements qu’avait pris son  prédécesseur, concernant le retrait des troupes américaines en Allemagne. Des projets  sont à l’étude avec Berlin qui est plus « atlantiste » que Paris afin de développer des  partenariats entre l’Europe et l’Amérique. L’objectif étant d’unir les nouvelles  générations d’allemands et d’américains et plus largement d’européens et d’allemands.  Si Biden se dit prêt à coopérer avec l’Europe sur de nombreux sujets y compris celui de  la défense, il a toutefois annoncé qu’il attendait des européens qu’ils prennent leur  sécurité en main sans pour autant les abandonner et les laisser seuls faire face à des  enjeux sécuritaires de taille.  

 Enfin, en matière commerciale, l’Amérique défendra toujours ses intérêts. Depuis  plus d’un an, Washington passe à l’offensive avec l’Europe en taxant ses produits  (Airbus, le vin, l’huile d’olive, etc…). La réaction de Bruxelles ne s’est pas fait attendre et  celle-ci prévoit de taxer à son tour les produits américains (Boeing, le blé, le jus de  fruits) pour un montant avoisinant les 4 Milliards de dollars. L’UE souhaite garder sa  part de souveraineté et protéger son commerce. 

Néanmoins, celle-ci appelle à une coopération avec la Première Puissance Mondiale  pour conclure de nouveaux partenariats transatlantiques (traités de libre-échange,  etc…). 

Le nouveau gouvernement américain sera-t-il en capacité de relever les nombreux  défis qui l’attendent tant au niveau national que sur la scène internationale ? Saura-t-il redorer l’image de la Première Puissance mondiale ? Seul l’avenir nous le dira. 

Nolwenn Dallay

Quand Macron s’en va-t-en guerre

Quand Macron s’en va-t-en guerre

« Nous sommes en guerre ». Voici les mots prononcés par le président Emmanuel Macron lors de son allocution du 16 mars 2020. Toutefois, comparer la gestion de la pandémie à une guerre paraît excessif à bien des égards. Le 11 novembre, nous fêtons en France l’armistice de la Première Guerre mondiale et nous rendons hommage aux Poilus tombés sur le champ d’honneur.

 « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire, certes : nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre Nation. Mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. » Lors de son allocution du 16 mars dernier, le président Macron a commis bien plus qu’une erreur de communication, il a commis une faute grave.
Le président demande aux Français de « garder le calme dans ce contexte » tout en martelant à six reprises l’anaphore « nous sommes en guerre ». Sans grande surprise, le lendemain, les rayons étaient pris d’assaut et l’on assistait à un exode parisien (qui rappellerait presque les heures les plus sombres de notre histoire).  Les communicants travaillant pour l’Elysée sont payés à prix d’or avec l’argent du contribuable pour élaborer ce genre de discours d’une rare cohérence. A cela s’ajoute l’indécence de comparer la crise sanitaire à une guerre. Certes, la pandémie sévit toujours et encore. Bon nombre de décès sont à déplorer en France. Néanmoins, nous sommes bien loin des listes interminables des Poilus décimés lors de la Grande Guerre qui chagrinent nos cœurs. D’autre part, sur le plan qualitatif, une guerre et une pandémie diffèrent radicalement : la guerre est marquée par la haine, la destruction parfois même par les génocides. Rien de tel pour cette pandémie et les autres (dont la Peste Noire, la grippe espagnole pour ne citer que quelques exemples) qui ne sont que le pur produit de la nature.

Toutefois, que ce soit pour gérer une crise sanitaire ou une guerre, un acteur demeure : l’Etat. En septembre 1914 , la bataille de la Marne a lieu : l’offensive allemande met l’armée française en déroute et l’oblige à reculer. Le fonctionnement de l’armée française se révèle obsolète. Cependant, le haut commandement français réagit rapidement : les tactiques changent et 40 % des commandants de grandes unités sont limogés dans les semaines qui suivent. Grâce à cette modernisation, l’armée française parvient à repousser l’ennemi. Qu’a fait l’Etat face à la crise sanitaire actuelle ? Il s’est rendu compte que pour répondre efficacement, il fallait s’affranchir du carcan bureaucratique dans lequel il s’est enfermé seul. Fini le principe de précaution, les tests sont autorisés tout comme les soins et ce sans passer par des protocoles obligatoires. Besoin d’un hôpital de campagne construit en quelques jours ? Finies les dizaines d’autorisations, de tracasseries administratives, de possibilités de recours des riverains, que demanderait en temps normal l’établissement d’un tel projet. Décidément, il faut soit une guerre soit une crise pour que l’Etat revoit son fonctionnement et agisse en vue du Bien Commun.

Et encore, que ce soit en 1914 ou en 2020, l’Etat a demandé de tels sacrifices au nom du Bien Commun que le Français moyen en vient presque à douter de sa bienveillance. Rappelons qu’en août 1914, 3,8 millions d’hommes âgés de 20 à 28 ans rejoignent les 800 000 soldats déjà en service actif. Ces conscrits ont mis leur vie civile entre parenthèses pour une période qu’ils croyaient courte : ils espéraient être de retour dans leur foyer à Noël. A la fin du premier mois du conflit, des dizaines de milliers de jeunes Français ont déjà trouvé la mort. A l’arrière, la colère monte. Certes, si la mobilisation a eu le mérite de grossir les rangs de l’armée, elle a privé les champs et les usines d’une main d’œuvre précieuse. Sous la pression des familles, quelques rares permissions sont accordées. Dès juin 1915, le général Joffre annonce la création des permissions qui sont assimilées à une gratification. Les soldats peuvent partir 8 jours mais les officiers réduisent ces permissions à 4 jours. Une inégalité de traitement subsiste entre les officiers et les soldats subordonnés. C’est pourquoi une « Charte des permissionnaires » entre en vigueur le 1er octobre 1916 : désormais, les permissions ne sont plus une récompense, mais bien un repos nécessaire. Nous nous retrouvons presque dans le même état d’esprit que les Poilus : le président Macron a annoncé un premier confinement en mars qui devait durer 15 jours mais qu’il a prolongé par la suite. Puis il annoncé le déconfinement en juin. Les Français pensaient que le confinement avait suffi pour freiner l’épidémie. Quelle ne fut leur surprise lorsque le 28 octobre, le président Macron annonce un deuxième confinement. Au même titre qu’à l’usure, les Poilus attendaient leur permission avec plus d’enthousiasme que la fin de la guerre, les Français attendent la fin du confinement plus que la fin de la pandémie. L’attitude du gouvernement actuel ressemble étrangement à l’attitude de l’état-major en 14-18 : passer les fêtes de fin d’année avec sa famille relève plus d’une récompense consentie que d’un droit. « Enfin, il nous faut protéger notre économie » telles ont été les paroles du président qui ne croit pas à « l’opposition entre santé et économie que certains voudraient instaurer ». Et pourtant, les petits commerces, les restaurants ou les bars qui ont agonisé lors du premier confinement et du couvre-feu doivent à présent faire face à un deuxième confinement. Le gouvernement distingue bien les commerces non essentiels des commerces essentiels. Alors que dans cette « guerre sanitaire », il y a des soldats dont on peut bien se passer, lors de la Grande Guerre, toute la société civile est mobilisée. Pour l’anecdote, à la fin de la Première Guerre mondiale, le maréchal Joffre rend ainsi hommage au « Général pinard qui a soutenu le moral des troupes ». Au rythme actuel des mesures prises qui conduit quantité d’établissements à mettre la clé sous la porte, le président Macron n’aura pas grand monde à remercier à la fin de la pandémie (et sûrement pas les patrons des débits de boissons).

Enfin, rappelons une partie presque oubliée de la Première Guerre mondiale : la trêve du Noël 1914. Le 25 novembre 1914, les « Tommies » (soldats anglais) et les « Herr Morjen » (soldats allemands) célèbrent Noël ensemble. Du côté des Français, les actes de fraternisation sont moins nombreux, mais existent, comme dans la Somme avec la 28e division d’infanterie, la 70e division d’infanterie dans l’Artois ou encore la 5e division d’infanterie dans la région de Reims. Même si ces actes de fraternisation ne se sont pas reproduits les années suivantes, les autorités militaires des deux camps se sont montrées tolérantes en 1914. Cette période a été abrégée par les autorités militaires qui craignaient que le pacifisme ne s’installe. Alors que nous approchons la période des fêtes de fin d’année et que le président Jupiter a déclaré que nous sommes en guerre, espérons qu’il se souviendra de cet épisode et qu’il accordera – ou du moins tolèrera – une trêve de Noël. Rien ne sert de « créer de nouvelles formes de solidarité » si l’on ne peut reproduire les anciennes.

Jean-Philippe Castorix

«  I can’t breathe »

«  I can’t breathe »

Il y a de cela une semaine et deux jours exactement, la nouvelle est tombée : lors de son élocution du mercredi 28 octobre 2020, Emmanuel Macron a annoncé un reconfinement national qui durera, dans un premier temps, jusqu’au 1er décembre 2020. Cette récente annonce a suscité chez beaucoup des réactions diverses et variées : de la déception, du bonheur, de la tristesse, du soulagement, de la crainte, de la satisfaction, de l’angoisse. Toutefois, parmi toutes ces réactions tout à fait compréhensibles, sont nées d’autres plus extrêmes : la haine envers autrui et surtout envers les Chinois. La raison ? « Ce sont eux qui ont apporté la Covid -19 en France ». 

Et dire qu’en fin décembre dernier, 2020 semblait une année pleine de promesses et d’évolutions. Aujourd’hui, presque un an plus tard, que peut-on dire de 2020 ? Je pense que nous sommes d’accord pour affirmer qu’elle a été une année compliquée. Elle a été riche en imprévus et en évènements révoltants. Je ne m’attarderai pas sur le premier confinement dont nous avons fait l’expérience. Je parlerai plutôt d’un évènement dramatique qui a révélé au grand jour des problématiques d’actualité comme le racisme et les bavures policières. La mort de George Floyd le 25 mai 2020 a fait écho dans le monde entier. A la suite de son assassinat – oui, je parlerai d’assassinat car mettre son genou et donc une bonne partie de son poids, si ce n’est pas tout, sur le cou d’une personne pendant plus de huit minutes laisse peu de chance à cette dernière pour survivre – une vague d’antiracisme s’est propagée, à travers de nombreux pays, sous la forme de manifestations: en Angleterre,  en France, en Italie, en Tunisie, en Allemagne, au Canada, etc. Le nom de George Floyd mais aussi ceux de membres de la communauté Noire propres à chaque pays étaient scandés. Les manifestations se sont tenues pendant des semaines après cet évènement dramatique de Minneapolis avec des gestes barrières relativement peu présents alors que la Covid-19 se baladait toujours parmi nous. Ce fait est, à mon sens, la traduction de l’importance qu’a ce combat par rapport au coronavirus : c’est un fléau qui existait avant l’apparition de ce virus et qui subsistera, si l’on ne fait rien.  

En voyant cet élan de solidarité et de révulsion envers le racisme, je me suis dit que la société allait changer, que cet évènement allait être l’étincelle qui fait surgir la flamme. Je me suis dit que les mentalités allaient évoluer. Mais en fait, il n’en est rien et pire encore, le racisme se normalise sur les réseaux sociaux à la vue de tous. 

Alors que le virus se développait en Chine et premièrement à Wuhan, épicentre de l’épidémie, dès décembre dernier, les Européens et spécialement les Français – spécialement car je ne parlerai que de ces derniers dans cet écrit – se sentaient à l’abris de tout risque de contamination. Mais dans un monde globalisé, il était très improbable que l’épidémie ne devienne pas pandémie. D’ailleurs, seulement une dizaine de pays – situés dans des zones isolées et absents du commerce international – dans le monde ont su éviter la propagation de ce nouveau virus sur leur territoire. Parmi eux, les îles Marshall, la République insulaire de Kiribati, la Micronésie. 

Quand la France a été touchée, nous avons observé pour la première fois des réactions de haine envers les personnes d’origine asiatique et spécialement les Chinois : ils avaient peur de sortir dans la rue craignant de se faire agresser, d’autres se faisaient tabasser, les passants s’écartaient d’eux à leur passage tels des pestiférés, etc. Les blagues corrélant coronavirus et asiatiques allaient bon train. Puis les choses se sont calmées, du moins, les violences à leur encontre n’étaient plus autant reportées. Mais depuis l’annonce du second confinement, tout s’accélère : sur les réseaux sociaux, bon nombre de captures d’écran de tweets ou de messages circulent et appellent à la violence anti-asiatique (PHOTOS ). Comme si, cela était de la faute des personnes originaires d’Asie vivant en France que nous soyons reconfinés. A ce que je vois, pour certains, il fallait désigner un coupable. Mais où sommes-nous ? Dans l’Allemagne de 1929 ?  Faut-il à chaque fois désigner un bouc-émissaire lorsqu’un évènement met à mal la société ? 

Là, à cet instant précis, le racisme est, selon eux, tout à fait justifié et justifiable. Pourquoi je dis ça ? Parce que la plupart des personnes qui tiennent des propos de la sorte sont Noires, Arabes, Blancs ou Maghrébins. En fait, des membres de toutes les communautés se lâchent sur les réseaux sociaux sur les personnes d’origine asiatique. Mais alors la lutte contre le racisme est réservée aux personnes de ces communautés? Seul eux ont le droit d’être considérés comme des êtres humains ? Parce que les Asiatiques ne valent donc rien ?

Ces personnes les ont rendus coupable d’avoir amené la maladie sur le sol français et d’avoir impacté leur vie à cause des confinements alors que parmi les premiers cas de Coronavirus survenu en France, on compte trois personnes ayant séjourné en Chine mais également des Français provenant de tous horizons. Je rappelle le Cluster qu’a constitué le rassemblement d’une église évangélique à Mulhouse et qui a fait quatre-vingt-un contaminés en 24h.  Et même s’ils avaient contribué à la propagation du virus en France – ce qui se serait passé sans l’envie de nuire à la France – cela ne justifie pas les propos et les agressions. 

   

 

En fait, je dirais qu’il y a un problème fondamental. Ce ne sont pas certaines « races » le problème comme pourraient l’affirmer certaines idéologies mais tout simplement la race humaine. Au lieu de se soutenir face à des problèmes communs, les communautés créent encore plus de problèmes entre elles mais aussi en leur sein. Et ce phénomène d’autodestruction est tout à fait visible dans les réseaux sociaux où tout le monde s’exprime à tout va parfois sans réfléchir. Il y a quelques semaines, à la suite de la publication d’une photo d’elle et de la chanteuse Shay, la jeune chanteuse noire et féministe Lous and the Yakuza a été victime de commentaires racistes émis majoritairement par des hommes noirs. Le racisme touche beaucoup de communautés et donc la lutte contre ces pratiques intolérables s’applique à toutes ces communautés et non pas à quelques-unes.  

Tout acte vu sur les réseaux sociaux ces derniers jours est un délit. Ce n’est absolument pas drôle de tenir ce genre de propos. Des personnes innocentes se font réellement tabasser comme l’influenceur TV – Parisiang파리지앙 qui a raconté sa mésaventure : un groupe de garçons l’a pris en grippe parce qu’il avait eu le malheur de corriger leur amie qui l’avait traité de « Chintok ». 

Ayez du respect pour les gens ! Les Chinois ne sont pas des « Chintoks » autant que les Noires ne sont pas des « Nègres », et les Asiatiques ne sont pas uniquement des Chinois. 

« I can’t breathe » ! Ces mots utilisés par George Floyd lors de l’arrestation qui lui a coûté la vie. Ces mots qu’il a utilisés pour demander aux policiers de le libérer, de lui rendre sa liberté de respirer, de vivre. Ces mots que vous avez scandés lors des manifestations ou que vous avez entendus dans les médias relayant l’évènement. Cette courte phrase lourde de signification s’applique à toutes les personnes victimes de racisme qui ne demandent qu’à vivre normalement, à respirer normalement – mais aujourd’hui plus que jamais à toutes les personnes d’origine asiatique. 

L’autre phrase qui a rythmé les manifestations était “Black Lives Matter” et non “Only Black Lives Matter”. On peut aussi bien dire “ Asian Lives Matter “ et bien d’autres encore. Quand on se bat contre le racisme, on se bat contre le racisme dans toutes les communautés et pas une unique. 

La liberté d’expression c’est bien mais réfléchir avant d’écrire ou d’agir est encore mieux. 

Mérédith Valgaire 

 

Sources 

https://www.leparisien.fr/faits-divers/mort-de-george-floyd-les-images-des-cameras-des-policiers-revelees-04-08-2020-8363454.php 

https://www.courrierinternational.com/article/mort-de-george-floyd-les-manifestations-contre-le-racisme-se-multiplient-travers-le-monde 

https://www.ouest-france.fr/leditiondusoir/data/94523/reader/reader.html#!preferred/1/package/94523/pub/136924/page/6