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Éloge de la basse


Publié le 17 décembre 2022

Tu la découvres avec les Floyd, elle te plait chez Elli&Jacno, te fait danser sur DEVO, te transcende dans l’Histoire de Melody Nelson et porte tes sens en extase lorsque ce sont les doigts de Jaco Pastorius qui la parcourent.

Je te parle bien de la basse; cet instrument né du désir des contrebasses de jouer plus fort, et qui depuis, ne cesse de s’imposer devant le clavier, la batterie, et même la guitare électrique.

Aussi bien présente, dans le rock, le jazz, la chanson française que dans la disco, la basse traverse tous les courants musicaux et devient omniprésente dès son apparition durant la seconde moitié du 20ème siècle.

 

À bien des égards, j’écris un hymne, à celle qui dans mon oreille frissonne à l’image d’une chute rythmée de gouttes d’eau sur un cuir fin, celle dont le ronronnement grave rappelle à quiconque les vibrations des cordes vocales ressenties par l’oreille d’un enfant qui se serre contre la poitrine de sa mère. Ce ronronnement dissimulé, timide et qui ,une fois perçu, révèle les secrets d’une musique, le ton véritable d’un morceau, les goûts de celui qui le compose. La basse, cette septuagénaire à la voix grave, abimée par le tabac et l’alcool, qui ne cherche plus à être entendue, mais dont tous ceux qui l’ont par une fois connue, puis reconnue, ne cherchent désormais plus qu’elle à entendre parmi le retentissement sonore du reste de l’orchestration, car partout, elle marmonne sa propre chanson.

 

Peux-tu percevoir sa complainte dans Song In The Middle Of The Night de Nurit Galron ? La variété israélienne de la décennie 1970 est particulièrement décorée d’arrangements à la basse. Certaines compilations présentent des artistes, tels que Miri Aloni, Yair Rosenblum, ou encore, Oshik Levy, et une basse qui s’accompagne de piano et d’autres instruments classiques. On se souviendra dans la douceur de ces musiques de variétés, des rythmes lents produits par la basse dont l’amertume d’un temps mal digéré résonne plus tout le reste.

Sur l’histoire d’Israël et en sa mémoire, Boris Bergman, le parolier du groupe Aphrodite’s Child pond un mythique album-concept de jazz avec à la basse Jean-François Jenny-Clark, et dont la qualité artistique ne peut le laisser tomber dans l’oubli.

 

Peux-tu percevoir son entrainante invitation à la danse dans Mona Lisa de Lio ? Alors oui, dans les lieux communs de la chanson française, dans ce qu’on appelle la pop musique, on retrouve parfois un chant de basse exceptionnel. C’est aussi le cas pour certains tubes comme Maman a tort de Mylène Farmer, Chanson pour une emmerdeuse de Louis Chedid, ou encore l’emblématique Love On The Beat de Serge Gainsbourg avec à la basse Billy Rush (qui a par ailleurs composé le morceau). Plus longue, plus lourde, et malgré ses deux cordes de moins que la guitare électrique, la basse dans son revers de chanson, donne le rythme aux corps qui dansent et sa mélodie aux souvenirs.

 

Longtemps durant, l’affectation du rôle de bassiste dans un groupe de rock demeura cruciale, car celui-ci était encore mal considéré et rejeté par les membres de groupes. Un homme cependant, exerça une influence considérable sur le rôle de la basse dans les année 1970. Du rôle d’accompagnateur seulement, Jaco Pastorius a rendu possible le rôle de soliste à la basse. Le chant que produit son jeu est particulier, reconnaissable, pareil à une lamentation langoureuse, douloureuse et sensuelle. Le virtuose est d’autant plus emblématique que, de révolutionnaire de l’instrument électrique, il a fini sans domicile fixe, abattu par un agent de sécurité de discothèque qui lui refusait l’entrée. Pastorius avait un comportement autodestructeur. Il lui est arrivé, au cours d’une tournée de sauter de son bus et d’être retrouver le lendemain par la police dormant dans la neige en t-shirt.

 

Je sais que ces louanges peuvent paraître risibles. Cependant j’attache une importance à prendre conscience de ces riens qui ne m’ont jamais fait défaut. J’ai dans mes souvenirs, des rythmes qui ont accompagné mes émois, mes moments d’amitié, des mélodies qui ont embelli mes tristesses, et mes instants les plus ordinaires, et ce qu’il y a peut être de particulier, dans tous ces moments, c’est la fidélité de mon instrument préféré dans les morceaux qui les assortissaient. Bassline dans mon casque, accompagne le soleil sur mon visage, le vent dans mes cheveux et le temps, que mon vélo fait filer plus vite en faisant défiler sous mes yeux les paysages de la ville rose. Bassline rend l’herbe plus verte, le ciel plus saturé et mes moments quelconques plus insignes. Bassline fait passer le temps plus vite et ne me fait trainer qu’avec des vieux rockers en Harley, Bassline me fait vieillir. Finalement, je n’écris pas un hymne, mais un hommage, un éloge funèbre d’un instrument qui est depuis un temps maintenant et dans le meilleur des cas, remplacé par des boites à rythme.

 

Par Agathe TREFFEL

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