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L’archipel des Chagos : Un enjeux local à ampleur international


Publié le 30 janvier 2022

L’archipel des Chagos : Un enjeux local à ampleur international

 

« Assis face à la mer, dans l’air apaisé du crépuscule, Charlesia et Désiré regardent le soleil s’éteindre au loin. Derrière ils le savent, les attendent ces îles-confettis qu’une main convoiteuse a voulu arracher à leur mémoire. Fermés au bruit de la ville qui s’épuise dans leur dos, ils dessinent du regard, ce bateau qui les emmènera, qui les ramènera, là-bas, de l’autre côté de l’horizon, là où le soleil se lève sur une pluie d’îles, posées sur la mer comme une prière. Chez eux. Là-bas, aux Chagos. » (1). Paru en 2005, le roman de Pavel Shenaz duquel est tirée cette citation nous invite à découvrir l’histoire de Charlesia, jeune femme aux origines chagossiennes née au Royaume-Uni, qui cherche à découvrir l’histoire du peuple de la terre natale de ses parents, l’archipel des Chagos.

 

Les îles Chagos forment un archipel dans l’Océan Indien situé à mille kilomètres au sud des Maldives, à mi-chemin entre l’Afrique, la péninsule arabique, le sous-continent indien et l’île de Sumatra. Ces îles coralliennes sont toutes, par ailleurs, des atolls. Cette particularité est très justement illustrée par la dénomination « îles-confettis » de Pavel Shenaz puisque si l’archipel s’étend sur près de cinq-cent kilomètres, la soixantaine d’îles ne totalise qu’une superficie d’à peine soixante kilomètres carrés. L’île la plus étendue et la plus australe de l’archipel est Diego Garcia, dont la fine bande de terre séparant l’Océan du lagon ne dépasse que rarement les cinq-cent mètres. De prime abord, ces caractéristiques topographiques ne laissent en rien présager que cet archipel joue un rôle majeur pour la stratégie militaire étasunienne dans l’Océan indien depuis les années 1970, qu’elle est source de convoitises de plusieurs grandes puissances internationales, mais également l’un des principaux contentieux post-coloniaux subsistant jusqu’à nos jours.

 

Pour comprendre ces enjeux, il est nécessaire de s’intéresser à l’histoire de l’archipel, lequel est étroitement lié à celui de l’île Maurice. La présence humaine sur cette dernière, île la plus orientale des Mascareignes, est établie à partir de 1507, lorsque les Portugais y débarquent. Elle est ensuite prise par les Hollandais en 1598, lesquels l’abandonnent en 1710, se repliant vers le Cap, en Afrique du sud. Elle est ainsi définitivement conquise par le capitaine de navire français Guillaume Dufresne d’Arsel en 1715 au nom de Louis XIV, dans le but principal de profiter de sa position stratégique sur la route des Indes orientales. C’est depuis cette île qu’a lieu la première installation humaine dans l’archipel des Chagos, lorsqu’en 1776, des colons français s’emparent au nom de la Couronne de l’île Diego Garcia, plus grande île des Chagos et la plus proche de l’île de France, qui n’avait jusqu’alors été visitée que par d’épisodiques navires marchands venus de la péninsule arabique. Des colons français s’installent sur cette île et ses voisines avec leurs esclaves, produisant essentiellement de la coprah (amendes de coco décortiquées) vendues à l’île de France (2).

 

Mais les Chagos, comme l’île de France, échappent rapidement au contrôle des Français. En effet, dans la guerre opposant la France napoléonienne au Royaume-Uni, la sécurisation de la route des Indes orientales est un enjeu majeur pour les Britanniques. Ces derniers s’emparent, dès 1809, de l’île Rodrigues, à l’est de l’île de France, puis de l’entièreté de l’île Bourbon, rebaptisée île Bonaparte, en août 1810. Enfin, au mois de novembre de la même année, ils prennent l’île de France après la capitulation des Français. Ils étendent alors leur emprise jusqu’aux îles Chagos. Seule l’île Bonaparte, définitivement renommée île de la Réunion, est rendue aux Français par le traité de Paris du 18 mai 1814.

Dès lors, les territoires de l’île Maurice et des Chagos sont rattachés au sein de la même entité coloniale, la colonie de l’île Maurice. Les Britanniques tirent beaucoup de profits de l’exploitation de la canne à sucre sur l’île Maurice mais se désintéressent de l’archipel des Chagos, dans lequel une population de quelques centaines d’individus métissés entre anciens colons européens, anciens esclaves africains et populations venues d’Inde, vivent en quasi-autonomie durant plus d’un siècle, pratiquant l’élevage, la pêche et l’agriculture. Ce n’est qu’à l’orée des années 1960 que les Britanniques constatent le plein potentiel de cet archipel. En effet, l’indépendance de l’île Maurice se profile dans un contexte à la fois de décolonisation de l’Afrique mais également de Guerre Froide naissante. Or, l’URSS dispose de bases autour de l’Océan Indien, au Mozambique ou en Somalie, et son influence s’y fait de plus en plus présente tandis que la présence britannique, au contraire, se restreint, notamment après l’indépendance du protectorat d’Aden (3). L’archipel des Chagos étant stratégiquement placé au centre de l’Océan Indien, les Britanniques négocient la concession de son indépendance à l’île Maurice et lui octroient une compensation financière en échange du détachement de l’archipel des Chagos de la colonie de l’île Maurice, afin d’en conserver la souveraineté après la création d’un État mauricien indépendant.

Le but principal de ce détachement est bien évidemment de conserver une influence et le contrôle de l’Océan indien, mais également, et surtout, de permettre l’implantation d’une base militaire étasunienne sur l’île de Diego Garcia, les États-Unis voulant absolument contrer l’influence soviétique grandissante dans la région et ne disposant pas de base militaire au sein de celle-ci. Aussi, c’est pourquoi les Britanniques créent en 1965, trois ans avant l’indépendance de l’île Maurice (4), les Territoires britanniques de l’Océan indien (BIOT) (5), regroupant les Chagos et trois îles détachées des Seychelles (6). Les Chagos sont dépeuplées et la population est envoyée à Port-Louis, sur l’île Maurice, ce qui permet de louer l’île de Diego Garcia aux Étasuniens pour cinquante ans afin qu’ils y construisent leur base militaire maritime, laquelle est inaugurée en mars 1977.

Cet épisode de détachement des Chagos du territoire de Maurice est vécu comme une trahison dans l’opinion publique mauricienne à partir des années 1970-1980 et alimente, depuis, de vives polémiques, notamment entre Paul Béranger, principal opposant du gouvernement, et le président de l’indépendance, Sir Seewoosagur Ramgoolam. Aussi, c’est pourquoi l’île Maurice revendique la souveraineté sur les Chagos, en donnant comme principaux arguments juridiques le droit des peuples à disposer d’eux-même et le droit international relatif à la décolonisation, interdisant les démembrements de territoires au moment de leur indépendance.

 

Ainsi, depuis la fin des années 1990, le contentieux relatif à la souveraineté de l’archipel des Chagos s’internationalise, au point de devenir l’un des sujets les plus récurrents à l’ONU et au sein de la Cour internationale de justice. Ce contentieux soulève différents enjeux. Tout d’abord, à l’échelon national, celui de l’État de l’île Maurice et de la population exilée de l’archipel des Chagos, se posent des questions de souveraineté nationale mais aussi du retour sur des terres dont les populations ont été chassées et sont privées du droit au retour. Le Royaume-Uni interdit en effet le retour des populations et la rétrocession de l’archipel à Maurice afin de garantir toute la discrétion possible aux bases étasuniennes.

 

Mais les enjeux de ce contentieux se situent également à l’échelle internationale. En effet, depuis la chute de l’URSS en 1991 et l’émergence de la Chine communiste comme puissance concurrente des Etats-Unis, la base militaire de Diego Garcia tient une place considérable dans la stratégie étasunienne dans cette région. Elle est placée sur un itinéraire maritime des « Nouvelles routes de la soie », projet chinois visant à connecter la Chine à l’Europe (8), mais aussi sur une route maritime mondiale majeure, entre Malacca et la Mer Rouge, tout comme elle permet de servir de base arrière dans les conflits du Moyen-Orient et d’Afrique orientale. Ces îles suscitent également l’intérêt, dans une moindre mesure, de l’Inde, puissance émergente dont le territoire continental est le plus proche de l’archipel.

 

L’enjeu est également, sur la scène internationale, celui de la persistance d’un vestige colonial plusieurs décennies après la vague d’indépendance de l’après-Seconde Guerre mondiale, qui met régulièrement dans l’embarras le Royaume-Uni, mais également de façon plus discrète la France qui soutient informellement les Britanniques sur ce dossier dans la mesure où certaines de ses propres possessions dans les Îles Éparses sont également revendiquées par l’île Maurice (9). Elle doit aussi faire face à des contentieux post-coloniaux dans d’autres possessions comme Mayotte revendiquée par l’Union des Comores ou la Nouvelle Calédonie et la Polynésie française, ajoutées à la liste de l’ONU des territoires à décoloniser (10).

Enfin, le dernier enjeux relatif à ce contentieux est lié au droit international construit par les États de l’ONU depuis 1945. Ce contentieux soulève à la fois la question de l’application des droits des peuples à disposer d’eux-même, de l’intégrité des territoires à décoloniser mais également du droit de retour de populations chassées de leurs terres. Cet enjeux est d’autant plus important qu’il est ici bafoué par des puissances qui se proclament principales promotrices du droit international contemporain, le Royaume-Uni et les États-Unis, et qu’il montre les limites des institutions multilatérales de négociation et de justice mises en place depuis le milieu du XXe siècle.

Il s’agira donc d’envisager la question suivante : pourquoi l’internationalisation du contentieux relatif à l’archipel des Chagos, originellement débattu entre l’ancienne puissance colonisatrice – le Royaume-Uni – et l’île Maurice, est-il révélateur de la place centrale de l’Océan indien dans les stratégies géopolitiques des grandes puissances et des carences de la gouvernance mondiale de l’après Guerre froide ?

 

Premièrement, il s’agira de comprendre pourquoi l’archipel des Chagos est un centre si convoité par le Royaume-Uni et les États-Unis, puis ensuite de voir comment l’implantation militaire américaine à Diego Garcia s’est construite et s’est affirmée comme un centre majeur des stratégies étasuniennes dans la région et, enfin, d’envisager ce contentieux sous le prisme du droit international, de la revendication mauricienne sur ce territoire et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

 

1 SHENAZ Patel, Le silence des Chagos, Editions de l’Olivier, Paris, 2005, p.151.

2 GREGOIRE Emmanuel, “Les Chagos, archipel convoité”, Politique africaine, 2005/1, n°97, pp.151-159.

3 Indépendance de la Fédération des Emirats arabes du Sud, renommée Fédération d’Arabie du Sud, le 4 avril 1962.

4 Indépendance de l’île Maurice proclamée le 12 mars 1968.

5 British Indian Ocean Territory, (BIOT).

6 Farquhar, Aldabra et Desroches, restituées à l’Etat des Seychelles après son indépendance en 1976.

7 GREGOIRE Emmanuel, op. cit.

8 Projet initié en 2013 par le président chinois Xi Jinping. ROUAIA Nashidil, “Nouvelles routes de la soie”,

Encyclopedia Universalis [en ligne], consulté le 23/03/2021.

9 Île Tromelin et banc Saya de Malha.

10 Territoires non autonomes au terme du chapitre XI de la Charte des Nations-Unies, considérés comme tels depuis 1986 pour la Nouvelle Calédonie et depuis 2013 pour la Polynésie française. Site internet des Nations-Unies, consulté le 23/03/2021.

 

Par Valentin Julien

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