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Le spectacle de ta vie


Publié le 10 décembre 2021

En effet, tu as pu retrouver cet article sur Facebook. Et oui bravo à toi, tu te sers des réseaux sociaux comme personne. Les réseaux sociaux sont absolument partout aujourd’hui. Et il t’est totalement impossible de t’en passer. C’est bien trop dur pour toi et pour tous les autres Suiveurs, Abonnés, Instragrameurs, Snapchateurs ou encore d’autres néologismes plus gerbant les uns que les autres. Tu viens peut-être de poster ta dernière photo sur Insta sans même songer à pourquoi tu as fait cela. C’est le problème de beaucoup de jeunes d’aujourd’hui, il leur est devenu impossible de répondre à la question suivante : « Pourquoi t’affiches-tu sur les réseaux sociaux ? ». Lorsque cette question leur est posée, ils se sentent totalement désemparés. Il est tout naturel de se sentir désorienter à l’écoute de cette question, car l’habitude et la routine sont très peu souvent expliquées et réfléchies par nous-même. Tout comme un réflexe pavlovien, le bon chien vient manger dans sa gamelle à l’écoute de la cloche, tandis que toi tu vas avoir le réflexe de « snaper » ta soirée au lieu d’en profiter. La différence n’est pas grande entre le canidé et l’Instagrameur. Néanmoins, je suis certain ou tout du moins j’ose l’espérer qu’au fond de chacun de vous, il y ait une prise de conscience sur l’utilisation des réseaux sociaux dans notre quotidien. Nous allons alors essayer de comprendre pourquoi.

Ce juteux Digital Report de 2021 publiée par Hootsuite et We Are Social nous affirme qu’il y aurait 4,2 milliards d’utilisateurs actifs de réseaux sociaux avec une moyenne d’utilisation de 2h25 par jour. Ce chiffre totalement démesuré montre bien la suprématie des réseaux sociaux sur notre esprit putride. Outre la démesure de ce chiffre, le problème réside dans les deux utilisations les plus courantes des réseaux sociaux. La première est bien sûre une utilisation privée et personnelle de ces plateformes. Mais la deuxième utilisation est bien souvent due à des besoins professionnels. Malheureusement même dans le travail ces objets de communication peuvent nous rattraper. Il est alors quasiment impossible pour une personne aujourd’hui de ne pas utiliser les réseaux sociaux. J’imagine que tout le monde à son petit LinkedIn, dans le monde du travail d’aujourd’hui et notamment pour le tertiaire ce genre d’outil est presque vital pour pouvoir réussir dans la vie professionnelle. Créer son propre réseau devient la principale motivation d’en utiliser, oui il devient très important d’entretenir ses jolis contacts. Du reste, l’utilisation privée des réseaux sociaux est très forte chez les 16-25 ans, 81% des 16-25 ans utilisent Instagram selon le Hellowork. Oui tu fais très certainement parti de ce pourcentage d’utilisateur, cela peut te mener à une prise de conscience sur ta surutilisation des réseaux sociaux ? Ou alors tu as la simple satisfaction d’être dans la majorité et de ne pas te sentir exclu ? C’est cette tranche d’âge qui est la plus touchée par ce virus. Il faudrait alors pouvoir expliquer pourquoi ces jeunes gens sont si addictes de futilités et de représentations sociales.

Les réseaux sociaux d’aujourd’hui sont réfléchis pour être les plus addictifs possibles. Il suffit de voir l’explosion des formats courts sur toutes les plateformes : les stories pour snapchat, Shorts pour Youtube ou encore les courtes vidéos TikTok. Ces médias tentent de maintenir le consommateur devant son écran le plus longtemps possible. Cela va s’en rappeler la sinistre phrase du président et directeur général du groupe TF1 entre 1988 et 2008, Patrick Le Lay : « Ce que nous vendons à Coca-Cola c’est du temps de cerveau disponible. ». Lorsque que tu regardes tes influenceurs préférés, tu n’es en réalité que du cerveau disponible, n’imagine pas être mieux ou différent. Et par conséquent, il en devient essentiel de maîtriser aussi le créateur de contenu. Le créateur doit être tenu en haleine pour pouvoir continuer de proposer ses meilleurs placements de produit tels que des prothèses mammaires. Et ce moyen de faire survivre ta crédulité repose dans la conception des likes et du nombre de vues. Car ce sont le nombre de likes, de commentaires ou encore les vues qui vont faire vivre, virtuellement, le créateur. En effet, le quidam ou l’influenceur va continuer de poster des photos ou des vidéos sur ses réseaux préféré se satisfaisant des résultats, comme le nombre de like ou de vues par exemple. Il ne semble qu’aucun ne continuerait si ce qu’il postait n’était vu par personne. Alors toi ! à partir de combien de like considères-tu que ta vie soit assez importante pour la partager ?  C’est à cet objectif atteint que l’influenceur ou le quidam vont se sentir accepté socialement. Une fois que ces mêmes humains sont engrenés par ce mécanisme il est compliqué d’en sortir. Et ce n’est pas ton application « Flipd » ou de programmer sur ton téléphone l’arrêt d’Instagram au bout de 30 minutes d’utilisation, qui va te freiner. La personnalité même de l’individu est remise en question, il agit sans même plus ne s’en rendre compte, la routine l’a emporté sur la raison. L’individu se retrouve prisonnier de ce système infernal que sont les réseaux sociaux et leur utilisation pour exister. Le créateur et le follower sont tous deux prisonniers du système. La prison y est encore plus agréable quand de véritables influenceurs comme le président de la république française ou cette femme au plus de 6 milles fan, Marlène Schiappa, s’y sont mis. Le pouvoir adhère à l’hérésie commune, c’est rassurant.

Une plateforme comme Instagram ne fait en réalité que ressortir de la jalousie entre les utilisateurs, c’est une course à celui qui aura la meilleure vie ou tout du moins veut montrer à penser qu’il a une vie bien remplie. Chaque photo doit être travaillée, réfléchie avec minutie pour pouvoir se mettre en scène de la meilleure des manières. Car oui tout n’est que mise en scène, le réel n’existe plus sur ses plateformes. N’oublie pas les longues secondes de gène que tu éprouves après avoir finalisé ta photo ou ta vidéo car tu reviens à la réalité et que tu cesses de sourire car rien de tout cela n’était réellement amusant. Pourtant tu continues d’y croire, avec une certaine tendance masochiste tu continues à t’infliger cette gêne de l’après photo ou vidéo. Tu attends de manière frénétique tes « j’aime ou tes followers ». Te plongeant dans un monde totalement irréel pour quelques secondes. Le problème est bien ici, car l’instagrameur tente de faire devenir l’irréalité comme chose réelle. Les réseaux sociaux détruisent l’intéressement de l’homme à la vie réelle et les combats qu’il peut y avoir seuls les combats par écrans interposées ont l’air de les passionner. Pourquoi s’intéresser à la réalité alors que ton but est d’atteindre les 1000 likes ?

Tout comme le relate, l’essayiste, Gilles Lipovetsky, dans L’ère du vide, il y a un malaise dans notre propre individualité. L’individu n’a jamais été autant exacerbé que sur les réseaux sociaux. C’est l’individu en tant que tel qui devient le plus important et non le groupe. Chacun veut apporter son unicité et non ses points communs avec les autres utilisateurs. De cette recherche absolue de sa propre différence en découle la mort du groupe. Alors qu’à l’origine ces plateformes étaient faites pour réunir. L’ultra-individualité qui s’en dégage est nauséabonde à tel point que des personnes comme Astrid Nelsia ou la très regrettée Kim Glow peuvent en vivre.

Nous arrivons alors dans la société du spectacle que décrivait déjà, l’écrivain, Guy Debord en 1973. Il évoque, dans le livre éponyme au concept, de manière très juste l’emprise du capitalisme et de la « pseudo-jouissance » qui peut en découler chez les hommes. Guy Debord relate que toutes ces publicités, ces images, ces magazines sont au centre de la vie sociale et ont un impact sur les hommes. Alors la surface d’activité du capitalisme peut être définie par une zone géographique précise. Et aujourd’hui les réseaux sociaux en sont bien une, là tous les excès y sont permis. Evidemment ces zones ne peuvent être dotées d’une forme d’intelligence par peur de désintéresser le public de ce spectacle. Chacun en s’affirmant sur un réseau social vient confirmer sa sottise et sa complaisance à ce spectacle plus que moyen. De cette idée de lieu géographique précis découle des nombreuses règles et codes que les Instagram, Facebook ou encore TikTok ont réussi à créer. Le temps est même différent dans ces lieux. Il y a le temps du buzz qui est désormais très court. Ce nouveau format pousse chacun à devoir innover ou à faire le buzz de la manière la plus stupide. Ce temps si court est contre nature. Cela rappelle une citation de Marx qui montre que désormais la mort guette l’habitant d’un réseau social. « L’homme recommence à loger dans des cavernes mais… l’ouvrier ne les habite plus qu’à titre précaire et elles sont pour lui une puissance étrangère qui peut lui faire défaut d’un jour à l’autre, et il peut aussi, d’un jour à l’autre en être expulsé s’il ne paie pas. Cette maison de mort il faut qu’il la paie. » Malgré tout le mépris de classe qu’affiche ces individualités utilisateurs de réseaux, ils ne sont en fait que prisonniers de leur nouvelle maison. Mais la chose la plus perverse est que désormais cette maison n’est pas aussi essentielle que l’est pour un ouvrier du XIXème siècle. Pourtant pour rien au monde les Instagrameurs voudraient quitter Instagram. Ce sont eux aujourd’hui les aliénés. L’aliénation comme Marx a pu l’utiliser est la dépossession de l’individu en lui-même. Tu commences à t’y retrouver ? Lorsqu’un influenceur ou toi vous prenez en photo ce n’est plus la motivation de se prendre en photo qui vous fait agir mais bien les codes et règles établies par ces réseaux qui vous font poster fait poster cette photo.

Ici il n’a pas été question de traiter toute la typologie des personnes usant des réseaux sociaux ni d’en faire une étude psychologique précise. Nous n’avons pas parler de ces tendres complotistes sur Facebook, ces délicieux gauchistes sur Twitter, ces merveilleux fachos sur Youtube ou encore des filles ou garçons beaucoup trop jeune pour être si peu habillé sur Tiktok. Dans cet article il a bien été question de ta propre hérésie dans l’utilisation de ces monstres sociétaux appelés réseaux sociaux. Il est pour le mieux qu’à chaque fois que tu t’apprêtes à poster une photo, une story ou une dance Tiktok, de te questionner sur la réelle utilité de ton acte. Eradiquer ces maux est évidemment impossible et c’est encore moins cet article qui peut le faire. Mais il est important que tout lecteur lisant ce papier songe à son rapport aux réseaux sociaux puis à son rapport à lui-même. De combien de likes as-tu besoin pour vivre ?

Par Jean Lamouret

1 Commentaire

  1. Adrien Javoy

    Je suis entièrement d’accord avec toi (d’autant que tu as cité Marx alors je ne peux être en désaccord), je déplore seulement le fait que tu sois, selon moi, resté en surface dans ton analyse en te cantonnant à une critique de la psychologie et du comportement des utilisateurs des réseaux sociaux. Il aurait, je pense, été plus intéressant de s’attaquer au système, comme tu as commencé à le faire en citant Patrick Lay au début de ton article, plutôt que ses utilisateurs. Je m’explique.

    Bourdieu a abondamment écrit sur le sujet du mimétisme de classe : la mode, qui est essentiellement produite par l’aristocratie, est ensuite copiée par la bourgeoisie qui souhaite s’élever socialement par mimétisme. Dans Les temps hypermodernes, écrit en 2004, soit vingt ans après L’ère du vide que tu cites, Gilles Lipovetsky explique que le modèle aristocratique, qui avait caractérisé la mode dans ses débuts, s’est abimé dans l’hédonisme. Toutes les couches sociales cherchent désormais la nouveauté, le futile, le bien-être : l’idéologie individualiste hédoniste. Il ajoute enfin que l’analyse sociale des comportements individuels est mieux représentée par la séduction que par l’aliénation (Marx fait moi un enfant !).

    C’est là que se trouve toute la subtilité : le coup de génie du capitalisme contemporain est d’avoir soumis les individus non pas par l’aliénation – c’est-à-dire lorsque l’homme ne peut se reconnaître ni dans le produit de son travail, ni dans sa propre activité productive – mais par la séduction. Tu présentes très justement le vide de sens de l’utilisateur devant la photo prise de lui-même : l’utilisateur ne se reconnaît pas dans le produit de son « travaille » mais persiste dans son « activité productive » car il se laisse séduire par le système : ce que tu désignes à juste titre comme la recherche du « buzz » (=information qui se propage rapidement).

    Tu termines en mettant les utilisateurs face à l’absurdité de l’usage compulsif des réseaux sociaux alors que j’aurais voulu voir une attaque contre LE SYSTEME CAPITALISTE QUI NOUS ASSERVI ET NOUS DEPOSSEDE DE NOTRE LIBERTE ET DE NOS VIES (Marx sors de mon corps !).

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