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Gaston Monnerville ou l’Obama français


Publié le 29 octobre 2021

A l’approche des élections présidentielles, le Français moyen peut se retrouver déçu par l’offre électorale. Et il y a de quoi ! Les perspectives ne sont guère réjouissantes pour le citoyen responsable qui ira déposer son bulletin dans l’urne en avril prochain.

Pour mon dernier article pour RDVC, j’aimerais rendre hommage à un compatriote guyanais hélas méconnu. Par la même occasion, j’aimerais redonner du baume au cœur à ceux qui désespèrent de la possible élection d’un candidat fort peu commode. De fait, en étudiant l’histoire politique de la France, il s’avère que ce pays a failli avoir un Noir à la tête de l’exécutif en 1969, soit 40 ans avant que Barack Obama n’accède à la Maison Blanche. Eminent avocat, député, sénateur puis président du Sénat, Gaston Monnerville, aurait pu achever sa carrière politique en assumant la fonction de président de la République. Retour sur le parcours fulgurant de « l’Obama français »…

Né le 7 janvier 1897 à Cayenne (Guyane), Gaston Monnerville est petit-fils d’esclaves. Ses parents sont originaires de la Martinique mais c’est en Guyane qu’il effectue une partie de sa scolarité. En 1912, il obtient une bourse pour poursuivre ses études au lycée Pierre-de-Fermat à Toulouse. Brillant élève, il est passionné de lettres et de philosophie. Il étudie les lettres et le droit à l’université de Toulouse : il valide une licence dans ces deux matières avec les félicitations du jury. Il s’inscrit au barreau de Toulouse en 1918. En 1921, il est reçu docteur en droit, là encore avec les félicitations du jury. La même année, il quitte la ville rose pour Paris. Il collabore étroitement avec César Campinchi et plaide dans plusieurs grands procès. C’est notamment en 1931 qu’il s’illustre lors de l’affaire Galmot où 14 Guyanais sont jugés après l’émeute provoquée par la fraude électorale de 1928 et la mort suspecte de Jean Galmot. Sa plaidoirie est excellente, les accusés sont acquittés : Monneville assoit sa réputation. En effet, il est élu député de Guyane en 1932 puis maire de Cayenne en 1935. Fait inédit dans l’histoire de la Guyane : Monnerville est le premier Guyanais à assumer un poste au sein du gouvernement français. Il est nommé sous-secrétaire aux colonies en 1937. Homme de conviction, il est à l’initiative de l’abolition du bagne en Guyane.

Mais c’est surtout après la Libération qu’il laissera une empreinte durable dans la vie politique française. En effet, le gouvernement provisoire lui confie la charge de préparer le statut des quatre vieilles colonies : la Réunion, la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane. En 1946, le projet aboutit : ces quatre territoires deviennent des départements français à part entière. La même année, il est élu sénateur de la Guyane et devient dans la foulée vice-président du Conseil de la République, instance qui deviendrait plus tard le Sénat. En 1947, il brigue la présidence du Conseil de la République. Avec le soutien du centre et de la droite, il l’emporte au second tour avec 141 voix contre 131 pour le communiste Henri Martel, soutenu par les socialistes. Il est réélu chaque année à ce poste jusqu’à la fin de IVème République. Lors des élections sénatoriales de 1948, il change de circonscription : il quitte la Guyane pour le département du Lot. Il y restera sénateur jusqu’en 1974.

En 1953, Monnerville aurait déjà pu se retrouver à la tête de l’exécutif. Cette année-là, c’est René Coty qui est élu chef de l’Etat… au treizième tour de scrutin ! Sous les IIIème et IVème Républiques, c’était en général le président de la haute chambre qui assumait la fonction présidentielle. D’aucuns avanceront qu’eu égard à sa couleur de peau et aux préjugés de l’époque, Gaston Monnerville s’est vu empêcher d’accéder à la fonction présidentielle. Monnerville apporte un souffle nouveau au conseil de la République. Les pouvoirs de cette institution sont réduits au maximum : elle tient davantage d’une chambre de réflexion que de décision. Grâce au travail minutieux de Monnerville, cette institution retrouvera ses lettres de noblesse. En 1949, les sénateurs peuvent formuler des questions orales au gouvernement. En 1954, une réforme constitutionnelle redonne au Sénat son pouvoir d’initiative législative. Avec l’avènement de la Vème République, le bicamérisme est entériné et Sénat retrouve sa place au sein de la vie politique française. Pas mal, non ? Cependant, Charles de Gaulle tient de nouveau les rênes du pays. Sa vision politique et celle de Monnerville divergent. De Gaulle souhaite un exécutif fort et s’accommoderait volontiers d’un Sénat aux pouvoirs affaiblis. (Il surnomme cette institution non sans une pointe de mépris « le machin »). Monnerville, alors président du Sénat, s’oppose et s’obstine à ne rien céder sur les avancées acquises. Il s’offusque de la vision de De Gaulle et dénonce une dérive monocratique. En 1968, De Gaulle est décidé à amoindrir les pouvoirs du Sénat et lance un référendum pour la fusion du Sénat et le Conseil économique et social. Il souhaite que le Sénat n’ait qu’une simple fonction consultative. Monnerville s’oppose vigoureusement et mène tambour battant la campagne pour le « non » au côté d’autres sénateurs. En septembre 1968, il annonce son intention de ne pas se représenter aux élections pour la présidence du Sénat car il souhaite être libre de sa parole pour mobiliser l’opinion public en faveur du « non ». C’est Alain Poher qui succède à Monnerville à la tête du Sénat le 3 octobre 1968. Le 27 avril 1969, le résultat du référendum tombe : le « non » l’emporte, Charles de Gaulle démissionne le lendemain. Il faut savoir qu’en cas de démission du président de la République, c’est le président du Sénat qui assume la fonction par intérim. A quelques mois près, Monnerville aurait pu assumer la fonction présidentielle.

Il continuera à exercer son mandat de sénateur pendant encore 6 ans. Le 22 février 1974, Alain Poher le nommera au conseil constitutionnel. Il sera promu officier de l’ordre de la Légion d’honneur en 1983 par Mitterrand et continuera à paraître sporadiquement en public.

Que retenir de cette ascension fulgurante ? Pour ma part, je dirai que le parcours de Monnerville met en exergue le cynisme et la cruauté de la vie politique. Monnerville a patiemment gravi les échelons de la méritocratie républicaine et servi loyalement la France. On pourrait au moins s’attendre à ce que la fortune puisse lui faire grâce de la fonction présidentielle. Décidément, ces derniers temps, ce sont les outsiders qui ont le vent en poupe. En 2017, c’est un Macron à peine familier avec les rouages du pouvoir qui séduit les Français. Pourvu qu’en 2022, nous évitions le pire : si la France a été malchanceuse d’avoir raté l’Obama français, espérons qu’elle ne le soit pas davantage en choisissant le Trump français…

 

Par JP Castorix

1 Commentaire

  1. Adrien Javoy

    Quelle est donc cette douce musique qui vient tinter à mes oreilles à la toute fin de cet article ?
    Oh mais oui je reconnais ce son ! C’est le son que fait le jugement de valeur pétris de vertu ostentatoire !

    «N’entendez-vous pas le bruit des bottes qui se rapproche» crie-t-il, sa «morale» le poussant à nier la réalité.

    Réponse

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