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Pourquoi « c’était mieux avant » ?


Publié le 15 octobre 2021

Remémorez-vous les grandes découvertes, avancées de ces vingt dernières années, qu’ont-elles changé dans nos vies ? Difficile de s’en rendre compte tellement tout cela fait partie intégrante de notre quotidien. Beaucoup n’ont jamais vécu sans et d’autres les ont intégrés à leur vie de tous les jours. L’un des premiers exemples qui vient en mémoire sont les avancées technologiques : l’arrivée d’internet, le smartphone…Difficile, dorénavant, de s’en passer. Pourtant, malgré toutes ces avancées qu’elles soient technologiques, médicales ou même plus globalement sociétales, qui tendent à faciliter notre quotidien, beaucoup assurent que « c’était mieux avant ».

 

Une question d’adaptation

Nous avons tous entendu une personne âgée ou un proche raconter avec nostalgie les souvenirs de l’enfance insouciante et dire ô combien c’était mieux à cette époque-là. Les reproches qui sont faits sont souvent, contrairement à maintenant, des souvenirs liés à un mode de vie simple, sans souci du lendemain, dans une époque où les problématiques d’aujourd’hui n’existaient pas. En comparaison avec leur enfance, ou adolescence, les personnes nées dans les années 40-50 ne se sont pas construites de la même façon que les générations des années 70 ou 90. Pas les mêmes problématiques sociétales, les mêmes façons de consommer, de penser, de vivre tout simplement. Comprenez alors qu’une personne à qui on a inculqué une même chose toute sa vie, avec laquelle elle s’est construite, ait du mal à s’adapter à certains changements de la société. Si Internet est une mine d’or qui permet plus que jamais un accès à l’information via un ordinateur ou un smartphone, il reste parfois compliqué à utiliser pour certaines personnes, parce que ce n’est pas toujours intuitif, par manque de pratique, d’habitude ou même de volonté. Certains vivent très bien sans. Cependant, dans notre monde interconnecté, avoir une connexion internet ou un téléphone portable tend à être nécessaire. Les rendez-vous médicaux se font de plus en plus par réservation sur Internet (comme la campagne de vaccination contre le COVID 19), la déclaration des revenus se fait également en ligne, il est alors compliqué de s’adapter. L’on peut également faire le parallèle avec les enjeux sociétaux actuels, et les questions écologiques avec laquelle la jeune génération a grandi : en histoire et en économie est enseignée depuis plusieurs années la notion de développement durable énoncée par Mme Gro Harlen Brundltand, Premier Ministre norvégien « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Emerge alors une sensibilisation des parents et des grands-parents par la jeune génération d’ailleurs mise en avant dans les publicités et notamment celle de Sodastream « t’as entendu parler du plastique qui pollue les océans et puis quand tu portes des packs d’eau, t’insultes toute la terre entière, alors t’attends quoi pour dire stop ?! » 

 

 

Ancré depuis toujours

Pour revenir au « c’était mieux avant », cette nostalgie du passé, est appelée le passéisme et est fondée depuis des centaines d’années dans l’esprit. En témoigne plusieurs poètes : le poète latin Horace (v. 173-174) : « Mille incommodités assiègent le vieillard… Quinteux, râleur, vantant le temps passé, quand il était gosse, toujours à censurer les jeunes… » , Valerius Caton dans ses Poetae minores (v. 178-182.) : « Est-ce ma faute si nous n’en sommes plus à l’âge d’or ? Il m’aurait mieux valu naître alors que la Nature était plus clémente. Ô sort cruel qui m’a fait venir trop tard, fils d’une race déshéritée ! » ; ou encore les lamentations de Juvénal, dans ses Satires (v. 69-70) : « Déjà du temps d’Homère notre race baissait. La terre ne nourrit plus aujourd’hui que des hommes méchants et chétifs ».  Il en est de-même aujourd’hui, on parle des années 80 comme étant la meilleure décennie musicale et tout ce qui est ancien dit « vintage » devient culte alors qu’il paraissait moche et ringard à l’époque, les souvenirs sont embellis. Les tables formica de premier prix reviennent sur le marché et sont très recherchées, les vinyles s’achètent par la jeune génération qui a pourtant accès à de la musique à volonté facilement, gratuitement de leur téléphone, mais investissent dans un tourne-disque. Cette nostalgie du passé devient un principe intégré inconsciemment dans nos mémoires, les entreprises de distribution en jouent pour nous faire consommer (box souvenirs d’objets des années 90, bonbons…) et nous arrivons à être nostalgique de choses que nous n’avons pas connues.

 

 

Comment l’expliquer ?

Selon Serge Ciccotti, docteur en psychologie, nous serions d’avantage affectés par le négatif que le positif, et donc même en présence de nombreuses avancées positives, nous gardons en mémoire celles qui nous déplaisent plus, celles qui nous paraissent les plus insensées.  Cependant, une étude a permis de démontrer que les personnes âgées oublient les choses négatives qu’elles ont vécues plus jeunes, beaucoup plus que les positives. Car lorsqu’il se rend compte que le temps passe et celui qui lui reste à vivre est limité, chacun dirige son attention vers des pensées ou des souvenirs positifs (selon la théorie de la « sélectivité socio-émotive »). Voilà pourquoi ce sont les plus anciennes générations qui sont les plus passéistes et distantes des avancées. Il est également possible de mettre en évidence que l’inconnu fait peur donc on préfère ce que l’on connait déjà, ce que l’on a déjà vécu à une période, il s’agit d’un attachement par stimuli répété : plus nous avons été confrontés à quelque chose (d’effrayant ou non) moins cela nous fait peur, car on l’a déjà expérimenté. Un chercheur a demandé à des volontaires d’estimer le sens du mot qu’ils avaient devant eux (positif ou négatif) alors qu’ils ne comprenaient pas leur signification, car écrit dans une langue qu’ils ne parlaient pas. Au final, les sujets attribuent un sens plus positif aux mots présentés un grand nombre de fois qu’aux mots présentés rarement : il existerait donc un lien entre la fréquence d’exposition aux mots et le sens qu’on leur donne.  Ces études peuvent être rattachées à des éléments concrets du quotidien, notamment les élections présidentielles par exemple. Les personnes âgées se sentiraient davantage en confiance dans des environnements familiers et donc dans les partis politiques généralement conservateurs. Et au final cette nostalgie du passé serait aussi le résultat d’un manque de confiance en l’avenir, tout en espérant qu’il soit meilleur, nous enferme malgré tout, dans des souvenirs réconfortants.

 

 

Et la jeune génération dans tout ça ?

Dans tous les cas, l’Homme est plus ou moins poussé à « vivre avec son temps » s’il ne veut pas se retrouver en marge de la société. Cependant, certains jeunes d’une vingtaine d’année à peine, assurent avoir été heureux de vivre une enfance où la technologie n’était pas encore omniprésente. Ce constat s’applique également aux plus anciennes générations qui avaient déjà ce discours étant plus jeunes en comparant leur enfance avec celles des nouvelles générations il y a plusieurs années. Le schéma se répète alors aujourd’hui, les jeunes, qui ont pourtant très peu de vécu, de « avant », pour dire « c’était mieux avant » le manifestent pourtant. Alors cette expression ne relèverait pas forcément d’une question d’âge, question de génération, de nostalgie du passé ? Mais seulement une période de nostalgie de l’insouciance ? D’où vient-elle ? D’un développement extrêmement rapide de notre société ? Il semblerait que le passéisme des plus jeunes puisse venir d’une peur de l’avenir : d’après une étude réalisée par l’Iniep, le pourcentage des jeunes n’ayant pas confiance en l’avenir ne cesse d’augmenter (38% en 2018) et par conséquent, le taux de personnes optimistes et confiantes baisse (passage de 20 à 7% entre 2017 et 2019). De même, les perceptions que l’on a du monde qui nous entoure changent au fur-et-à-mesure que nous évoluons. L’éducation, la scolarité, l’entourage forgent qui nous devenons, notre perception du monde, de la société et donc nos actions qui en découlent. C’est par exemple le cas des parents, une étude de l’Université de Cornell a montré que « le fait d’avoir un enfant pouvait accentuer le mécanisme du « c’était mieux avant ». Sur les 51 professeurs d’école primaire interrogés sur leur perception du danger dans le monde dans un passé récent, ceux qui étaient devenus parents pendant la période évaluée ont perçu le monde comme sensiblement plus dangereux que les autres professeurs. » La responsabilité d’une autre personne que soi, et d’autant plus un nouveau-né sans défense totalement dépendant, qu’il faut protéger entraine alors davantage de méfiance surtout via quelque chose de nouveau et d’inconnu. Nous adoptons finalement un comportement instinctif et inconscient.

 

 

Une question bien philosophique

« C’était mieux avant » apparait alors comme un sentiment nostalgique commun à toutes les générations ancrées dans notre société, qui s’amplifie avec l’âge et les craintes de l’avenir mais aussi les expériences vécues autant individuelles que collectives. Il faut cependant que ce sentiment passéiste reste subjectif et à replacer dans son contexte et son époque. C’est ce qu’explique Michel Serres philosophe français « Chères Petites Poucettes, chers Petits Poucets, ne le dites pas à vos vieux dont je suis, c’est tellement mieux aujourd’hui : la paix, la longévité, les antalgiques, la paix, la Sécu, la paix, l’alimentation surveillée, la paix, l’hygiène et les soins palliatifs, la paix, ni service militaire ni peine de mort, la paix, le contrat naturel, la paix, les voyages, la paix, le travail allégé, la paix, les communications partagées, la paix… ».

 

 

 

Par Léa MENARD

 

 

 

 

 

 

 

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