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Pourquoi ce titre ne devrait pas contenir le mot nigger ?


Publié le 23 avril 2021

C’était l’hiver, la nuit était tombée sur les Pyrénées, je me retrouvais dans un appartement à Bagnèresde-Luchon avec des camarades anglais. Derrière la fenêtre, on devinait l’air profond jouer entre les silhouettes des toits, entre le froid des montagnes. Ça buvait du rhum, ça parlait de tout et de rien, dans un anglais britannique que je comprenais bien en début de soirée, devenu désormais inintelligible. La soirée s’était bien passé. À un moment, le débat tourna vers la politique. Naturellement, j’ai recommencé à écouter. Puis, ça parlait du racisme.

Peter racontait alors une anecdote dont je ne me souviens que peu. Mais ce qui m’a intrigué dans une de ses phrases, c’est qu’il avait substitué le mot nigger par l’euphémisme « the n-word » – le mot avec le n, en français. Je savais que ce mot, ainsi que ses diverses orthographes, était devenu un tabou en Amérique et dans d’autres pays anglophones. Je savais que ce n’était pas bien vu de le prononcer dans un plateau télé, surtout si la peau du locuteur ne contient pas un niveau acceptable de mélanine. Pourtant, nous étions seuls, dans un appartement perdu dans la montagne, il n’y avait aucun public et il n’avait pas utilisé le mot pour agresser qui que ce soit. Pourquoi avait-il pris la précaution de déguiser le mot, même entre amis ? Nous sommes adultes, pensai-je en le fixant des yeux. Pourquoi devrait-il se protéger de nous comme si nous allions le juger pour prononcer un simple mot ?

Je repris mon verre et lui dit avec un sourire : « mon pote, ne t’inquiète pas. Tu peux dire le mot nigger entre nous. On n’est pas à la radio quand même. » Le silence se fit. Même la musique semblait outrée et j’ai su que je venais de faire quelque chose d’interdit. Pour essayer d’alléger le poids du mot, je l’ai redit en me tournant aux autres : « mais vous pensez que le mot nigger est maudit ou quoi ? Ce qui compte est l’intention, n’est-ce pas ? Ici on n’est en train d’attaquer personne. » J’ai vite compris pourquoi Peter avait décidé de ne pas prononcer ce mot apparemment interdit. Même entre amis, dans l’intimité d’une conversation de fin de soirée, ce mot avait le même effet que le nom de Voldemort.

Vous pouvez croire que ce n’est qu’une exagération de ma part ou de la part de ce groupe de jeunes Anglais. Moi-même je ne l’aurais pas cru. Mais ce n’est pas le cas. Il s’agit d’un tabou qui n’a pas de pair en France. Même le mot nègre, qui n’est pas tout à fait encouragé en France, n’est proche du poids de son homologue anglophone. Peu importent la personne ou le groupe de gens. Si vous vous retrouvez face à des anglophones, le plus probable est que leur réaction soit la même si vous osez prononcer le n-word devant eux. Mais à quoi est due cette condamnation de la simple prononciation d’un simple mot à six lettres ?

 

Un mot problématique

Tout d’abord il faut comprendre pourquoi ce mot a une si mauvaise réputation. Les États-Unis – comme tous les pays du monde – ont une profonde histoire de lutte entre des gens à couleur de peau différente. À peine au début du dernier siècle, ceux qui avaient la peau blanche brulaient et lynchaient ceux qui étaient plus colorés. Le dernier mot qu’entendaient les victimes était souvent le mot nigger ou fucking negro. Il faut se rappeler aussi que les gens moins bronzés de l’époque avaient décidé que les plus bronzés étaient de leur propriété et qu’ils avaient alors des droits sur eux comme ils en avaient sur leurs ânes ou leurs voitures. Des véritables monstres qui ont commis des crimes contre l’humanité, on est d’accord. On utilisait le mot pour appeler ces gens, pour les rappeler qu’ils n’étaient pas humains, mais de la propriété privée. C’est ainsi que les mots negro, nigger et toutes ses orthographes sont nés de la pratique de l’esclavagisme et associés à la supériorité d’une couleur sur l’autre et au lynchage des gens noirs en Amérique. Seule l’action de prononcer le mot, que ce soit avec des fins académiques, dans une citation ou même dans une chanson de rap, fait allusion à cet abus que les gens les plus bronzés ont subi.

Geoff Harkness, professeur d’économie, sciences politiques et sociologie au Morningside College à Iowa décrit le mot nigger comme le « mot le plus lourd de sens dans la langue anglaise ». Et il a certainement raison. Nous ne pouvons pas comprendre cela de manière instinctive dans la langue française. À part le mot Satan ou Lucifer pour les chrétiens bien fondamentalistes, cette notion de lourdeur d’un mot imprononçable n’est pas évidente. En effet, quand une personne blanche utilise le mot, du moins pour les anglophones, ce n’est pas qu’un mot. C’est comme si la personne était en train d’incarner le rôle de ces monstres qui lynchaient de gens innocents il y a déjà un siècle ; tout ça parce que leur couleur de peau ressemble à celle des assassins d’il y a plus de cent ans. Des histoires similaires existent en France. Et le puritanisme a sa place ici aussi : on est même allé jusqu’à changer le titre du livre Les trois petits nègres, désormais intitulé Ils étaient dix. Ce puritanisme commence à trouver sa place dans le reste du monde.

 

Les dangers du puritanisme

La confusion arrive lorsque cette interdiction de prononcer le mot ne s’applique pas à tout le monde. Il est souvent convenu que les gens à la peau blanche n’ont en aucune circonstance le droit de prononcer ou écrire ce mot. Tout comme les homosexuels qui s’appellent entre amis « mon pédé » ou « ma gouine », l’usage du mot entre les gens noirs est une façon de prendre contrôle sur l’une des injures les plus injustes. Les Portoricains et les autres Latinos se trouvent dans une zone ambiguë ; pour certains ils ont le droit de l’utiliser, pour d’autres ils devraient se faire tabasser si jamais ils osaient le prononcer.

Ignorons la remarque pathétique de ceux qui se plaignent du fait que seuls les noirs ont le droit d’utiliser le mot. Ça ressemble plus à une pédanterie qu’à une véritable demande de justice. Mais intéressons-nous au véritable danger d’avoir un tabou autour d’un simple mot. Et je ne parle pas d’encourager l’usage du mot – loin de là –, mais il n’est pas question de l’interdire non plus. Quand une personne s’adresse à quelqu’un à la peau noire en le traitant de nègre – ou, en anglais, de nigger –, elle est en train de faire de son mieux pour insulter cette personne en lui rappelant que ses ancêtres étaient probablement de la propriété privée. Ce genre de personne mérite d’être méprisée par nous tous.

D’un autre côté il y a les gens noirs qui l’utilisent entre eux, de façon amicale ; comme une manière de prendre le contrôle sur une insulte infâme. Mais n’oublions pas qu’il y a une troisième façon d’utiliser un mot, une façon objective qu’on utilise au moment de parler du mot, pour le citer, pour parler d’histoire et de sémantique, pour écrire un roman, pour se repérer dans une période historique, pour écrire des articles et pour avoir des conversations. Il est crucial de pouvoir parler pour conserver la paix.

Si on voulait écrire un article comme celui-ci en Amérique, on serait obligé de substituer le mot nigger par n-word à chaque fois si on ne veut pas mettre en danger sa carrière professionnelle. Cette lutte semble donc déjà perdue aux États-Unis, où le débat sur un mot n’est qu’un démon que personne n’ose invoquer. Malheureusement, l’Europe a commencé à suivre cette voie. Ce n’est peut-être pas la fin du monde, mais ce n’est pas la bonne direction non plus. Comment arriverons-nous à parler de nos problèmes si nous sommes obligés d’esquiver des pièges moralistes à chaque phrase ? On a déjà toléré le changement du titre des romans à cause de leur caractère offensif. Qui nous dit qu’on ne va pas changer plus tard les phrases dans les romans pour la même raison ? Aux États-Unis, on enlève déjà des classiques de la littérature américaine du programme officiel des écoles à cause de leur utilisation de certains mots ; les chaînes de télévision enlèvent des films et des séries qui pourraient causer un scandale dans une foule qui recherche insatiablement la prochaine sorcière à brûler.

Ne tombons pas dans le même piège et ne mettons pas des pièges à nos propres discours non plus. Mais surtout, n’oublions pas que le vrai moyen d’en finir avec le racisme n’est pas de traiter les gens avec condescendance. Je suis mexicain, comme pour toutes les origines, je sais qu’il y a du racisme envers les gens qui partagent ma nationalité. Mais je n’oserai jamais interdire l’usage d’un mot pour le simple fait qu’il est utilisé pour attaquer les gens de mon origine. Et je n’aimerais pas non plus que l’on me dise : « ne vous inquiétez pas, monsieur, vous n’aurez même pas le droit de lire des romans qui contiennent des injures contre les mexicains. Et vous rappelez-vous ce bouquin qui avait comme titre un mot utilisé pour insulter les mexicains ? On l’a modifié pour que vous ne soyez pas offensé. » Mais on me prend pour un enfant ? Cet effort puritain pour protéger les gens qu’on croit faibles n’est qu’une énonciation du préjugé sur la faiblesse de ces personnes.

Cette condescendance criminelle est donc la même que l’on est en train de nourrir par rapport à la population noire en Amérique. Qui dit que toute personne noire se sentira offensée par le simple fait d’entendre ce mot à la télé – même s’il n’est dirigé à personne ! –, ou de le lire dans le titre d’un roman du dernier siècle ? Si vous voulez parler du racisme, parlons donc de la généralisation comme quoi tous les gens avec une couleur de peau particulière seraient extrêmement sensibles à un mot. J’ai plus de respect pour vous, cher lecteur, que de supposer que vous vous sentirez offensé par le simple fait que je n’ai pas mis des petits astérisques au lieu du mot nègre ou nigger. Il est temps de commencer à traiter les gens comme des adultes. Parce que qui dit que, demain, si on suit ce chemin l’État ne décidera pas que nous sommes trop sensibles pour écouter certaines choses ? J’ai déjà entendu plus d’une personne dire que l’État devrait punir les gens qui utilisent ce mot, donnant au Big Brother le pouvoir sur ce qu’on a le droit de dire.

Pourquoi provoquer cette méfiance, ces pièges dans notre culture, qui provoquent des malaises même entre des amis, où c’est la confiance et non pas la méfiance qui devrait régner ? La paix vient toujours de la main du dialogue. Et ce n’est pas en interdisant des mots qu’on aura un dialogue.

 

J’aurais voulu que la soirée se termine sur de la bonne musique, sur des anecdotes, sur des sourires et des pupilles dilatées. Mais même entre amis, ma maladresse et ma méconnaissance des frontières culturelles ont terminé par faire tomber une lourde pesanteur sur nos épaules. Après deux ou trois efforts de reparler du sujet, pour clarifier l’épisode, pour exprimer les pensées que j’ai mentionnées ici, Peter et ses camarades continuaient à prétendre que rien ne s’était passé. De bonnes intentions, sans doute inspirées par la peur de tomber sur un débat trop violent pour une fin de soirée tranquille. J’ai repris un verre avant d’aller me coucher, en me disant que je méditerais sur cet épisode pendant un long moment. La musique s’était arrêtée et tout le monde se préparait pour partir. Une fausse expression de tranquillité se dessinait sur le visage d’un de mes camarades. La méfiance pouvait se tâter avec les doigts. « Bonne nuit. Bonne nuit ». Même pas une blague par rapport au sujet. Une fois que tout le monde est parti, le sentiment de malaise est resté dans la pièce, flottant au-dessus de la table et entre les chaises. Le vent froid derrière la fenêtre paraissait encore plus attirant. Peut-être qu’ils avaient raison, mais ils n’ont pas voulu en parler. Peut-être. Ou peut-être que, après tout, cette histoire de puritanisme ne vient que de notre éternel désir d’être traités comme des enfants.

J’ai eu des amis d’origines différents. Quand les choses vont bien, on se permet de faire des blagues sur nos origines, sur nos complexes, sur nos malheurs. On est en confiance et on sait bien qu’on peut assumer la bonne volonté de l’autre. Quand les choses vont mal, personne n’ose se prononcer sur ces sujets. Aujourd’hui, les choses vont mal entre les gens à niveaux de mélanine différents. Comment va-t-on en parler si on met des pièges à nos propres mots ?

 

Alejandro AO

 

En savoir plus :

Fabienne Faur, AFP (2015). The ’N-word’ is the ‘most powerful word in the English language’. Business Insider. Disponible en ligne : https://www.businessinsider.com/afp-the-n-word-in-america-a-term- loaded-like-no-other-2015-6?IR=T

Geoff Arkens (2008). Hip-hop culture and America’s most taboo word. Sage Journals. Disponible en ligne : https://journals.sagepub.com/doi/pdf/10.1525/ctx.2008.7.3.38

 

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