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La cancel culture ou quand la société est une prison


Publié le 4 avril 2021

La cancel culture, également appelée la call-out culture, est la nouvelle pratique à la mode sur les réseaux sociaux, dans la presse voire dans certaines prestigieuses universités. Elle consiste tout simplement à dénoncer publiquement des propos ou des actions qui seraient perçus comme problématiques, ce qui permet l’ostracisation presque immédiate de leurs auteurs, ainsi que toutes leurs réalisations artistiques, littéraires ou même politiques. Ces dénonciations à l’égard de multiples personnalités médiatiques se sont multipliées, tel un désir de vengeance né d’une jalousie non assumée à l’égard de ces personnes qui ont mieux réussi que d’autres et dont il suffit aujourd’hui d’un mot pour assurer la chute.

 

La cancel culture s’observe dans deux cas de figures distincts : soit l’on est annulé, rayé de la carte pour des actes considérés comme universellement répréhensibles, soit pour des paroles qui sont considérées comme inappropriées selon des idéologies politiques précises. En effet, si la cancel culture dans l’histoire n’a pas été du fait d’une catégorie de personnes unique, elle est aujourd’hui souvent de l’initiative des personnes se considérant comme faisant partie de la gauche politique, et pas forcément à l’extrémité du spectre.

 

Dans la première occurrence, les cas d’études ne manquent pas et concernent typiquement des célébrités multipliant les victimes de leurs avances sexuelles insistantes qui dépassent bien souvent le stade de la simple remarque grivoise. Kevin Spacey est une victime toute trouvée de la cancel culture : après les nombreux scandales sexuels dont il a été l’objet, aucun réalisateur ne risquerait l’opprobre en l’incluant dans l’un de ses films. Et même quand Spacey a décidé de faire sa propre réalisation, le projet s’est révélé être un gouffre financier pour l’acteur qui ne s’en est jamais remis. Mais il y en a bien qui résistent à la cancel culture comme Roman Polanski, quand les méandres juridiques des affaires dans lesquelles il a été impliqué laissent la place au débat, au doute. Et puis surtout, l’affaire Polanski, ce n’est plus vraiment le combat entre lui et le féminisme, mais la lutte entre les vieilles institutions (ici l’académie des Césars) et les nouvelles. L’académie ne veut pas abandonner sa légitimité et son indépendance aux pieds de la bien-pensance des réseaux sociaux et les nouveaux activistes, profondément anti-Polanski, veulent la soumettre au joug d’une pensée souvent unique et formatée. Les rôles traditionnels s’inversent : une vague de jeunes activistes répressifs et sans merci contre une institution qui veut être la nouvelle figure désinvolte quand elle est plus souvent considérée comme conservatrice et poussiéreuse.

 

Si la cancel-culture est vue par la masse comme un moyen simple et efficace d’éradiquer les « moutons noirs » de la société, dans une vision assez puritaine de la chose, certains n’hésitent pas à perversement utiliser le système à leur avantage. Balance ton porc et le mouvement MeToo sont les premiers groupes généralisés de cancel culture, qui ont permis le développement de la discussion sur le viol, mais dans des conditions de délation qui ont fait autant de victimes qu’elles ont réellement fait tomber d’horribles têtes. L’exemple tout trouvé est celui paradoxal de la dénonciation du patron d’Equidia par Sandra Muller, qui a, elle-même, lancé le mouvement en France. Elle a recouru au name-dropping d’un homme avec qui l’affaire avait été réglée depuis longtemps seulement quand elle s’est rendue compte que son hashtag n’avait pas la popularité escomptée, décrédibilisant des milliers de victimes.

 

La cancel culture donne le pouvoir à qui sait la manier, mais entraine souvent les prêcheurs eux-mêmes dans la chute, quand la masse réalise qu’ils n’étaient pas si bons, après tout. La cancel-culture n’a pour maitre que l’arrogance humaine, et un simple mot dit il y a quelques années ou l’expression d’une pensée qui ne fait plus consensus aujourd’hui, voire qui a été reléguée au rang de pensée taboo peuvent annihiler la réputation du plus saint des personnages médiatiques. Il aura seulement fallu que J.K.Rowling donne son avis sur sa vision du genre pour que la réputation jusque-là immaculée de la créatrice du héros de toute une génération et fervente défenseuse des droits des minorités, se retrouve entachée à jamais. La cancel-culture se nourrit des pulsions moralisatrices et ne trouve aucune limite, même dans le temps. Elle a tenté « d’annuler », mais sans grand succès, des personnalités telles que Victor Hugo ou Colbert, et centre sa lecture du passé sur ses valeurs présentes, dans l’inconscience la plus aveugle. La cancel-culture est l’une des plus grandes menaces modernes à la liberté d’expression dans ce contexte, et ne laisse aucune place à l’évolution ou la rédemption des individus, elle oppresse la pensée, et bien plus qu’annuler les personnes, elle annule l’esprit critique et la réflexion.

 

Au lieu de simplement alimenter les discussions sur telle action qui ne devrait plus être reproduite de peur d’offenser certaines catégories de personnes ou certaines figures historiques qui ne devraient plus trôner au milieu de places publiques, la cancel culture va plus loin. Elle accuse et interdit à coup de moralité et de réputation ou de carrière brisées, elle répand la terreur du mauvais mot sur les réseaux sociaux et promulgue l’amnésie totale pour des choses qui ne peuvent décemment pas être oubliées. Elle est avant tout ici comme un goulag des démocraties modernes où la mort sociale est bien plus grave que la mort véritable. Il suffit de trouver des clichés compromettants d’une figure dont il faut se débarrasser, même si le caractère controversé de la chose est très récent, pour ne plus jamais en entendre parler. Il suffit de déterminer des propos problématiques, sans même expliquer pourquoi ils le sont, et aller accuser quelques personnalités d’avoir un jour, en l’an de grâce 2012, prononcé un mot qu’elles n’auraient pas dû dire.

 

Le plus dangereux est que, loin d’être un phénomène contrôlé par quelques personnes, tout le monde se prend au jeu de l’Inquisiteur sur ce grand Tribunal de l’Index qu’est devenu Twitter de peur d’être la prochaine victime. L’hypocrisie est de mise et cette nouvelle forme de collaboration numérique est aussi abjecte qu’elle fait froid dans le dos.

 

 

Par Sarah VAUTEY

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