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“Elles font ce qu’elles veulent” : Les femmes oubliées du mois de la femme


Publié le 5 mars 2021

Le mois des droits de la femme est souvent l’occasion pour rappeler que nous avons fait de grands progrès en tant que civilisation, surtout durant le dernier siècle. Cette période est aussi souvent le moment de dénoncer nos fautes et les injustices, vraies ou fausses, dans la lutte éternelle pour l’égalité des chances de la moitié de notre population.

Aujourd’hui, je voudrais attirer votre attention sur les femmes qui n’ont pas la même chance que nous, parce que l’on semble parler très peu d’elles et, quand on le fait, on se concentre trop sur la politique et non pas assez sur le sujet important : le bien-être de ces jeunes femmes.

Je voudrais surtout profiter de cette occasion pour mettre en avant la réalité d’une femme, courageuse et intelligente. Son histoire porte sur sa vie au sein d’une famille de confession musulmane. Elle habite en Égypte et le voile a marqué sa vie.

Mais plus important encore, son histoire témoigne que porter le voile, que ce soit en Égypte, aux Etats-Unis ou même en France, n’est pas aussi simple ; et que les femmes voilées méritent beaucoup plus qu’un simple : « Elles font ce qu’elles veulent ».

Cette femme s’appelle donc Veronica. J’ai commencé à la suivre sur Twitter il y a un peu plus d’un an. C’est une étudiante d’une université en Égypte qui rêve de déménager aux États-Unis pour pouvoir jouir de la liberté de dire à haute voix ce qu’elle pense sur la religion, sur l’islam, sur le féminisme, sur la façon dont on lui a enlevé sa liberté, et pour pouvoir finalement enlever son voile, aujourd’hui symbole de sa soumission.


Grâce à Internet, elle n’a que cette possibilité pour s’exprimer et pour faire comprendre au monde la réalité de certaines filles de l’autre côté du monde libre. On est habitués – nous, en Occident – à avoir une certaine liberté que l’on prend trop souvent pour acquise.
Mais pour elle, c’est une chose pour laquelle elle lutte tous les jours avec bravoure, depuis un compte anonyme sur Twitter, où elle raconte son histoire. Et pourquoi un compte anonyme ? Parce qu’elle se ferait agresser autrement, par son père, par ses oncles, par ses cousins.

Dans un pays qui n’est pas laïque, qui ne respecte pas les droits de l’homme, qui rend la vie impossible pour ceux qui veulent laisser l’islam ou changer de religion vers le christianisme, elle est toute seule.

Aucune institution gouvernementale ne lui assure de la protection. Et même s’il existait une telle institution, il serait impossible de la protéger des gens qui habitent dans la chambre à côté.

Le 25 février dernier elle publie le tweet suivant : « J’ai parlé avec maman parce que je veux enlever le voile et elle m’a répondu : “Tu es une adulte maintenant et si tu as le courage de faire face à ton père/frères/oncles, fais-le, ma fille”. »

Un homme bien intentionné lui répond dans un autre tweet : « Vous êtes une adulte et si les hommes ne sont pas d’accord avec vous, rappelez-leur qu’il n’y a aucune obligation par rapport à la religion ». Sa réponse : « On ne va pas tout simplement ne pas être d’accord avec moi ; on va possiblement me tuer ».

C’est quand la dernière fois que vous avez vécu un tel danger pour enlever un morceau de toile ? Quelques lignes plus loin, elle ajoute : « Pourquoi est-ce une bataille ? Pourquoi est-ce tellement risqué ? Pourquoi ne suis-je pas propriétaire de mon corps ? »

Dans un autre tweet, elle nous raconte que la mère en est aussi victime. Violée par son beau-père le jour de son mariage, elle a été obligée de se marier avec le père de Veronica. Aujourd’hui les deux sont divorcés, mais le père contrôle toujours la vie des deux, de la mère et de la fille.

Que pouvons-nous faire depuis la France, libre encore, à part d’en parler et de rappeler au monde que toutes les femmes n’ont pas les droits fondamentaux ? Au moins, pouvons-nous essayer de mieux protéger les filles et femmes que nous pouvons atteindre, celles qui habitent dans notre pays.

Il faut aussi se rappeler que cette histoire se passe en Égypte et non pas, par exemple, en Arabie Saoudite. Veronica n’est pas obligée légalement à porter le voile. L’islam est la religion officielle de l’Égypte, certes, mais il n’y a pas de loi Sharia là-bas.


Veronica subit le voile non pas à cause de l’État égyptien, mais à cause de son père. Si ce n’est pas à cause de l’État, si, contrairement à d’autres pays, la police ne va pas l’emprisonner pour enlever son voile, si elle a légalement le droit de changer et même d’abandonner sa religion, si elle est obligée de se soumettre par des hommes abusifs qui dorment dans la chambre à côté, ne croyez-vous pas que ça peut arriver à toute fille indépendamment du pays où elle vit ?

Le pays n’est pas son bourreau, ce sont les membres de sa famille ; et rien ne nous dit qu’une telle famille ne peut exister dans un autre pays, même en France. Très longtemps le débat public en France s’est focalisé sur l’interdiction du voile. Est-ce que les femmes voilées sont forcées par leurs maris et leurs pères ?

Si on posait la question à Veronica en personne, elle ne nous dirait certainement pas la vérité, par peur d’être maltraitée par son père, même si – tout comme en France – aucune loi dans son pays n’oblige les femmes à se voiler.

On semble oublier que, tout comme personne ne devrait forcer une femme à se voiler, aucune personne ne peut lui interdire le voile une fois qu’elle a choisi de le porter.

Éloignons-nous du débat de l’interdiction du voile et parlons de ce qui est vraiment important : la vie de ces jeunes filles qui, comme Veronica, souffrent et qui se battent tous les jours contre les idéologies de leurs parents. Parce que cela ne dépend pas du pays, mais de la famille dont elles font partie.

Qui nous dit que toutes les femmes voilées, ces oubliées du mois de la femme, dont on célèbre le courage de porter le voile, ont le droit de faire le choix chez elles ? Qui nous dit que, même si elles ne sont pas en danger physique, leurs familles ne seraient pas déçues si elles enlevaient ce morceau de toile ? Si votre mère vous disait que si vous enlevez un morceau de toile, elle se mettrait à pleurer, l’enlèveriez-vous ?

Ces jeunes femmes voilées sont les oubliées du mois de la femme. Justement parce que nous sommes trop rapides à célébrer leur courage de se voiler devant tout le monde. Bien sûr que cela demande du courage de choisir de se voiler, mais cela en demande aussi – et encore plus – de se voiler pour d’autres circonstances.

Ce mois des droits de la femme, pensons à ces femmes qui, en Égypte comme en France, n’ont pas tout à fait le dernier mot sur leurs propres corps. Parce que nous ne pourrons jamais les aider si nous n’acceptons pas qu’elles existent. Si vous êtes une femme voilée par choix, sachez que personne n’a le droit de vous l’interdire.

Mais si vous l’êtes pour une autre raison, j’espère que cet article aidera les autres à comprendre que, parfois, ce n’est pas aussi simple ; et que nous savons que vous êtes probablement en train de mener une bataille interne dont seuls les héros des plus grandes épopées seraient dignes. N’oublions donc pas que, souvent, « elles ne font pas ce qu’elles veulent ».

Par Alejandro Avila Ortiz

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