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Les expériences sur les animaux sont-elles encore justifiées ?


Publié le 19 février 2021

La question est la suivante, peut-on décemment se passer des animaux dans les expériences médicales et pharmaceutiques ou peut-on faire des « rats de laboratoire » des choses du passé ?

Le débat est on ne peut plus ardu puisque les expériences sur les animaux sont encore de nos jours utilisées à grande échelle dans les recherches médicales afin de trouver des traitements et des remèdes à tous types de maladies humaines ainsi que vérifier la toxicité de certains médicaments avant leur commercialisation.

La directive européenne 2010/63/UE, appliquée depuis 2013 dans tous les pays de l’Union Européenne, met en place des règles strictes quant à l’utilisation des animaux dans des procédures de recherches expérimentales et leurs conditions de vie dans les laboratoires. Cette directive nous livre également la définition d’expérimentation animale : ce sont toutes les expériences susceptibles « de causer une douleur, une souffrance, une angoisse ou des dommages durables équivalents ou supérieurs à ceux causés par l’introduction d’une aiguille ». La procédure inclue toute la période entre la préparation des sujets en vue de leur utilisation jusqu’à leur potentielle euthanasie lorsque l’animal ne peut plus remplir de rôle significatif car trop âgé ou affaibli.

Le débat se concentre surtout autour de trois principes clés supposés répondre à notre question : la valeur d’un animal au sens éthique, l’efficacité du modèle animal dans des expériences à des fins de protection et d’amélioration de la vie humaine et enfin les techniques alternatives qui permettraient de remplacer les animaux de laboratoire mais dont le développement est encore très minime.

L’expérimentation animale dans l’histoire

L’expérimentation animale comme l’entend la directive européenne prend ses racines dans l’Antiquité où les animaux subissaient souvent des dissections et vivisections (mais à l’époque on ne montrait aucun scrupule à réaliser ce genre d’expériences sur des prisonniers condamnés également) à des buts éducatifs. La question de l’éthique autour de ces expériences ne faisait déjà pas consensus, mais une grande majorité des biologistes et médecins de l’époque expérimentaient sur d’autres hommes dans une logique utilitariste, pour le bien de tous et les animaux n’étaient que des moyens sans grande importance pour atteindre les nobles fins humaines de la science et de la médecine. Mais déjà des précurseurs de l’éthique animale comme Pythagore ou Porphyre s’opposaient aux souffrances animales et prônaient déjà le végétarisme.

C’est à la Renaissance que ces pratiques se développent à d’autres branches de la science et deviennent courantes. Il fallut attendre le XIXème siècle pour que l’expérimentation animale trouve son avènement avec Claude Bernard. Chercheur français considéré comme le fondateur de la médecine expérimentale et auteur de nombreux traités, Claude Bernard est bien moins connu pour les cruelles expériences qu’il pratiquait sur les animaux. En effet, il considérait que ces derniers ne ressentaient aucune douleur, suivant la théorie cartésienne de l’animal-machine, ou du moins il faisait mine d’ignorer leur souffrance car ces expériences étaient morales au service de l’homme. Pour lui, il s’agissait d’un mal nécessaire : “s’il est immoral de faire sur un homme une expérience dès qu’elle est dangereuse pour lui, quoique le résultat puisse être utile aux autres, il est essentiellement moral de faire sur un animal des expériences, quoique douloureuses et dangereuses pour lui, dès qu’elles peuvent être utiles pour l’homme”. La logique utilitariste derrière ces pratiques sous-tend toujours l’argumentation pro-expérimentation animale et il s’avère qu’à l’époque, la science n’aurait pas pu avancer autrement qu’en déplorant des victimes humaines. Le choix était donc vite fait mais cela n’a pas empêché l’émergence d’un mouvement antivivisectionniste qui a tendu à s’estomper après l’apparition de régulations et le développement de l’anesthésie à la fin du XIXème siècle.

Le XXème siècle est connu pour des avancées scientifiques massives et de nombreux prix Nobel reposant, malheureusement à la grande majorité, sur la généralisation des expériences sur les animaux, qui ne se font pas moins cruelles malgré les premières régulations européennes en 1986. Ce n’est que la directive européenne de 2013 qui met finalement en place la surveillance et le contrôle des expériences de laboratoires par des comités d’éthique. Mais les chiffres aujourd’hui démontrent que ces précautions n’ont pas freiné l’expérimentation animale.

Les chiffres de 2017 et quelles alternatives pour le futur ?

Le dernier bilan officiel de l’UE, qui traite des données de 2017, est sorti en 2020 et recense la mort de 9,58 millions d’animaux dans les laboratoires européens. Mais cela est sans compter, car ne faisant pas partie du périmètre établi par la directive, les formes fœtales, les animaux utilisés plusieurs fois pour différents projets scientifiques, les animaux tués pour prélever des tissus et des organes ainsi que ceux euthanasiés avant même d’avoir pu participer à une quelconque procédure. Selon l’organisation de protection animale One Voice, c’est en réalité plus de 22 millions d’animaux morts au service de la science en un an. De plus, les procédures sans réveil ou avec douleur sévère, le plus haut palier établi par la directive européenne, ont augmenté de 3% entre 2016 et 2017 et concernent 17% des animaux. Cependant en France, les procédures dites légères ou modérées, moins contraignantes, représentent la grande majorité des expériences. Rappelons aussi que la France fait partie du top 3 des pays tuant le plus d’animaux de laboratoire, derrière le Royaume-Uni et l’Allemagne, qui sont également le top 3 de la recherche scientifique dans l’UE. Coïncidence ?

Le débat sur l’efficacité du modèle animal pour déduire les réactions de l’organisme humain à certaines substances ou molécules fait toujours rage. Si les expérimentations animales ont servi à faire de grandes avancées scientifiques, beaucoup de spécialistes contemporains soulignent le fait, confirmé par les études statistiques, que les animaux sont rarement de bons modèles et surtout que les réactions physiologiques varient énormément d’une espèce à l’autre. Un exemple parlant est celui de la pénicilline, qui tue les cochons d’inde mais n’a aucun effet sur les lapins. Le British Medical Journal a précisé après des analyses statistiques que : « Plusieurs études ont révélé que même les résultats les plus prometteurs issus de la recherche sur les animaux échouent souvent lors des essais sur les humains, et sont rarement adoptés dans la pratique clinique ».

Claude Reiss, ancien directeur de recherche au CNRS et cofondateur du comité Antidote Europe dont les objectifs sont d’informer à propos des « dégâts de l’expérimentation animale sur la santé humaine et sur l’environnement, et de promouvoir les méthodes substitutives », explique que « L’expérimentation animale est la préhistoire de la science. Utiliser des animaux comme modèles biologiques de l’être humain est un non-sens. Une espèce ne peut pas prédire l’effet d’une substance ou d’un médicament sur une autre espèce : c’est une loi de la biologie. Le chimpanzé, dont le génome présente 98,5 % d’homologie avec celui de l’homme, est insensible au virus du sida. ».

Qu’en est-il donc des fameuses méthodes substitutives dont on entend si souvent parler et que la directive européenne essaye d’encourager ? Elles consistent souvent à des expériences in vitro sur des échantillons de tissus et cellules humains, des expériences in silico rendues possibles par les avancées récentes de la modélisation sur ordinateur, ainsi que des méthodes de microdosage ou d’imagerie perfectionnées sur des êtres humains volontaires qui représenteraient peu de danger. Des simulateurs hyperréalistes feraient aussi office d’outil de choix d’apprentissage et d’observation de l’organisme humain.

Si ces méthodes ont un avenir radieux devant elles, les scientifiques restent lucides, elles ne peuvent pour le moment pas remplacer complètement les animaux dans les laboratoires mais peuvent fortement réduire leur nombre. Cependant, plusieurs experts reconnaissent l’insuffisance de reconnaissance ainsi que de prix accordés à la recherche dans les méthodes substitutives. Les industriels montrent aussi une réticence certaine à changer leur habitudes de travail. Ainsi, il reste un long chemin à parcourir avant que la médecine humaine ne soit plus entachée par le sang des autres espèces animales.

Par Sarah Vautey

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