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« Quil s’agisse de la spéculation sur les monnaies, sur les matières … ou sur les actions, le monde serait devenu un vaste casino ». Cette citation de l’économiste français Maurice Allais (tirée de son essai « La crise mondiale d’aujourd’hui » publié en 1999) ne pourrait mieux décrire la situation économique actuelle. En effet, le cours de l’action GameStop valait 2,5 dollars début janvier pour atteindre 380 dollars à la fin du mois. Les grands fonds d’investissement, les hedge funds y ont laissé quelques plumes, en particulier Melvin Capital qui accusait une perte s’élevant à des milliards de dollars. Retour sur l’affaire GameStop et sur ses conséquences.

Pour comprendre la genèse de l’envolée boursière de GameStop, groupe spécialisé dans la vente de consoles et de jeux vidéo physiques, présentons les deux acteurs au cœur de cette histoire.  D’un côté, il y a les hedge funds, habitués de Wall Street, et gérant des sommes faramineuses dans des portefeuilles variés. De l’autre côté, il y a un groupe d’individus inscrits sur la plateforme Reddit, dans le forum « WallStreetBets », sur lequel les membres s’échangent idées et conseils d’investissements boursiers. (Cela va sans dire que la qualité et la teneur des informations échangées sont bien loin des analyses fournies par Reuters ou par les terminaux d’investissement Bloomberg.)  Il y a quelques mois de cela, Andrew Left, le gérant de Citron Research, un fonds d’investissement, publie une analyse détaillée sur les actions GameStop. Aucun doute pour lui, les cours de cette société vont continuer à baisser : spécialisée dans le jeu vidéo physique, l’avenir semble très incertain pour cette chaîne de magasins présente aussi dans l’Hexagone sous l’enseigne Micromania. Mais c’est sans compter sur la publication de la contre-analyse d’un habitué du forum WallStreetBets sur Reddit. Selon lui, les fondamentaux de GameStop sont bons, le marché physique du jeu vidéo est effectivement en perte de puissance face à la montée des jeux en ligne et streaming mais les opportunités de développement existent.

Les forumeurs, convaincus du bien-fondé cette dernière analyse, décident alors d’investir progressivement via les plateformes mobiles sans frais de courtage, telles que Robinhood ou Ameritrade. Un point important à comprendre ici est la motivation des forumeurs à entreprendre un tel investissement : ils étaient davantage motivés par le sauvetage de Gamestop que par la perspective de profit. En effet, une des stratégies employée par les fonds d’investissement est la vente à découvert (ou short selling en anglais). Les hedge fund « shortent » les titres des sociétés qu’ils estiment mal en point : ils vendent à découvert, c’est-à-dire qu’ils les empruntent, les vendent et espèrent les racheter à terme moins chers pour les rendre à leurs propriétaires. Les actions de Gamestop avaient donc été « shortées » par les hedge funds dont Melvin Capital. Les forumeurs de WallStreetBets trouvaient sans doute étrange que les fonds d’investissement dégagent des profits en finançant la mort des entreprises et non leur développement. Le cours de l’action commence à monter doucement. Mi-janvier, Zerohedge, un site d’actualité essentiellement financier, note avec surprise que la valeur est beaucoup shortée et que son cours augmente pourtant. Les petits achats prudents des habitués de WallStreetBets redoublent : le cours commence à monter. Comme les pertes deviennent plus lourdes à supporter pour les fonds qui ont parié à la baisse, ils se retrouvent forcés à acheter à leur tour, augmentant la pression du cours à la hausse. C’est ce qui s’appelle un « short squeeze ». Melvin Capital qui avait « shorté » l’action GameStop, a ainsi dû faire appel à Citadel et Point72 pour près de 3 milliards de dollars afin de couvrir ses pertes. Les hedge funds, affolés, ont fait pression sur les applications de trading direct sur internet dont Robinhood afin qu’elles limitent le nombre de transactions possibles pour calmer la hausse. Face à ce short squeeze qui a surpris les acteurs traditionnels des marchés financiers, ces derniers ont crié au scandale face à la manipulation des cours de l’action GameStop. Néanmoins, la manipulation des cours n’est pas étrangère aux investisseurs institutionnels, loin s’en faut. En effet, il arrive très régulièrement que les hedge funds vendent massivement des titres provoquant ainsi une baisse artificielle des prix des actions. Les petits investisseurs affolés vendent également leurs actions. C’est alors que ces mêmes hedge funds rachètent les actions à bas prix. Les hedge funds reprocheraient-ils aux apprentis investisseurs exactement ce qu’eux-mêmes font ?

Une chose est sûre, aux Etats-Unis, cet épisode a remis au goût du jour les questions relatives aux marchés boursiers. Des voix aussi bien de droite que de gauche se sont élevées pour dénoncer les abus de Wall Street. “Ce qui se passe avec GameStop ne fait que nous rappeler ce qu’il se passe depuis des années à Wall Street. C’est un jeu truqué”, déplore la sénatrice Elizabeth Warren. “Cela pue la corruption”, fustige le procureur général du Texas M. Paxton face à la limitation des transactions de titres par les plateformes de courtage. Deux groupes parlementaires, la Commission des services financiers de la Chambre des Représentants et la Commission bancaire du Sénat, ont annoncé des auditions à venir pour faire la lumière sur les pratiques spéculatives dans les milieux financiers. Pressée de toutes parts, la Securities and Exchange Commission (autorité des marchés financiers aux Etats-Unis) est également sortie de sa réserve en assurant “surveiller et évaluer de près l’extrême volatilité du prix de certaines actions” et en garantissant de “protéger les petits investisseurs lorsque les faits démontrent une activité boursière abusive”.

De leur côté, il semblerait que les investisseurs amateurs ont de beaux jours devant eux. Portés par le succès de leur premier investissement dans les actions GameStop, ces investisseurs particuliers se ruent sur les actions de Blackberry, Nokia et font même décoller le cours de l’once d’argent !  Ce genre d’opérations traverse même les frontières. En effet, à la suite de l’affaire GameStop, des boursicoteurs malaisiens ont créé un groupe appelé BursaBets, semblable au groupe américain WallStreetBets sur le site communautaire Reddit. BursaBets est devenu un point de ralliement pour les investisseurs souhaitant miser sur une société, le producteur de gants en latex malaisien Top Glove. La Malaisie est le premier pays producteur de gants en latex au monde et ses principaux fabricants ont vu leurs titres bondir l’an dernier grâce à la demande suscitée par la pandémie de Covid-19. Mais ces groupes ont dévissé ces dernières semaines suite à l’arrivée des premiers vaccins, et ont été visés par des ventes à découvert, après que le gouvernement ait donné son aval à cette pratique. Top Glove, le premier fabricant au monde de gants en latex a vu son action gagner près de 300% l’an dernier, avant de chuter de 40% par la suite. Un jour après la création du groupe Bursabets, son titre a progressé de plus de 8% à 6,7 ringgits (1,37 euro) à la Bourse de Kuala Lumpur.

Cette démocratisation du trading rappelle que la finance n’est plus l’apanage des « Golden Boys » travaillant dans les principales places boursières du globe. L’affaire GameStop a révélé un certain ressentiment des petits investisseurs vis-à-vis des traditionnels acteurs des marchés boursiers. Le message est clair : désormais les requins de la finance n’ont qu’à bien se tenir…

Par JP Castorix