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Le boycott de produits français mais plus généralement le sentiment anti-France ne cessent de sévir dans certains pays musulmans du Moyen-Orient et du Maghreb suite aux republications des caricatures de Charlie Hebdo représentant le prophète Mohammed (ou Mahomet en français). S’il n’est pas question ici de nier la liberté de ces pays de montrer leur mécontentement par des pratiques telles que le boycott, il semble toutefois légitime de s’arrêter sur la notion à partir de laquelle tout a commencé, c’est-à-dire le blasphème. Que constitue une remarque blasphématoire ? Est-elle différente de la critique académique ? Ne peut-on plus critiquer l’Islam, comme on l’entend souvent ou la France est-t-elle allée trop loin ?

Rappel des faits

A vrai dire, l’élément déclencheur de ce déversement n’est plus à rappeler tellement sa cruauté et sa barbarie ont laissé la France sans voix : la décapitation brutale par un jeune Tchétchène du professeur d’histoire Samuel Paty, dont le seul crime avait été de montrer des caricatures du prophète en classe dans le cadre d’un cours sur la liberté d’expression. Pour ne pas céder à la menace terroriste islamiste et dans un geste fort et provocateur, les caricatures sont publiées une nouvelle fois et Emmanuel Macron martèle que la caricature, vraie tradition française, ne sera jamais abandonnée.  C’est la goutte de trop pour une partie du monde musulman, persuadé que la persécution islamophobe règne en maître sur le territoire français. En effet, Shireen Mazari, la ministre pakistanaise des droits de l’Homme assure que le président Macron « fait aux musulmans ce que les nazis infligeaient aux Juifs ». Eh bien oui, pourquoi ce pays qui n’est pourtant pas musulman et ne l’a jamais été se permet-il de représenter leur prophète dans des positions plus qu’abjectes ? Des groupes d’internautes lancent alors un hashtag pour appeler au boycott des produits français dans les supermarchés. On voit des manifestations de plusieurs milliers de personnes brandissant des pancartes anti-France et brûlant des mannequins du président de l’Hexagone. Des ressortissants Français dans ces pays reçoivent des menaces tandis que leur pays d’origine les invite à la prudence. 

Avant d’en discuter les raisons, il est important de mentionner que cette vague de mécontentement se serait déjà légèrement calmée depuis une intervention du président français sur la chaîne Al Jazeera et que les boycotts n’auraient jamais vraiment pris (à part pour des produits comme la vache qui rit, allez savoir) puisque poussés par des groupes minoritaires. 

Rappelons également la définition de blasphème puisque cette notion sous-tend toutes les autres qui vont être abordées ici. Le blasphème est une parole ou un discours (non un acte, ce serait alors un sacrilège) qui outrage la divinité, la religion ou tout ce qui est considéré comme respectable ou sacré. Nous pouvons donc faire la différence entre la critique académique voire théologique des textes religieux et la façon dont ils sont appliqués et le légèrement véhément « ta religion, c’est de la merde ». Bien que les deux soient tout à fait légaux en France, ils n’ont, vous vous en doutez, pas les mêmes répercussions diplomatiques, surtout quand la seconde occurrence est beaucoup plus médiatisée que la première. 

Le problème tortueux de la critique de l’Islam aujourd’hui

Le problème s’est posé durant les affaires Mila et des caricatures de Charlie Hebdo ainsi que la tragédie de Conflans Sainte Honorine. Sur les réseaux sociaux, une déferlante d’injures et de menaces prévisibles fusent. L’Islam a été bafoué une nouvelle fois par des païens et il est du devoir de chaque musulman de riposter. Or ce manque de froideur d’esprit et de raison devant des insultes bien enfantines dans le cas de Mila, qui ne feraient l’objet que de mépris en temps normal, sont le résultat selon certains penseurs et historiens de l’Islam, d’une crise de l’autorité religieuse au sein du monde musulman. Comme l’Eglise Catholique a connu ses grandes ruptures par rapport au Pape à la fin du XVème siècle, l’Islam suit des courants contradictoires en fonction des régions, qui rendent une unicité de la parole religieuse islamique tout bonnement impossible. Aucune parole autorisée qui s’imposerait à la majorité des fidèles, aucune médiation universelle, aucune institution ne font l’unanimité. De même, la pluralité juridique islamique n’est pas d’accord sur la punition devant être accordée au crime de blasphème (vous comprendrez donc que l’idée selon laquelle tout blasphémateur doit être décapité n’apparait pas vraiment dans le Coran, encore moins pour des blasphémateurs non-musulmans de surcroit).  Or c’est cette division qui a permis à certains courants extrêmes comme le salafisme d’envahir la vision de la religiosité islamique sunnite*. Le salafisme est un terme plutôt vague qui remonte à la fin du Moyen Age. Cette doctrine conservatrice avait déjà à l’époque pour ambition de lutter contre les innovations religieuses et restaurer un Islam « pur ». Il donne naissance au wahabisme au 18ème siècle et à une nouvelle forme de salafisme, celle qu’on connait aujourd’hui, à partir du 19ème siècle. Le salafisme prône le retour à l’Islam du temps de Mahomet, une approche rigoriste et littérale, qui refuse toute interprétation, car ce serait s’écarter de la loi divine. Il veut également faire de l’Islam plus qu’une voie spirituelle, mais un guide qui régit absolument tous les aspects de la vie terrestre avec des normes finalement peu compatibles avec le monde moderne.

L’expansion du salafisme explique en partie l’appauvrissement intellectuel dans le cadre de la spiritualité islamique de nos jours sans que ce soit l’unique raison. Le culte religieux devient de plus en plus la conséquence d’un héritage parental ou culturel presque obligatoire plutôt que la logique conclusion d’un raisonnement spirituel et intellectuel. La religion dans ce cas-là peut devenir, même si ce n’est pas automatique, du fanatisme. A force de suivre des règles sans se poser de questions, la bonne mise en pratique de ces règles devient bien plus importante que les règles elles-mêmes. 

Pourtant, historiquement, les règles ne reposaient pas sur des fondements intouchables. La tradition de la controverse dans l’Islam s’est perdue alors que la critique théologique de l’Islam ne faisait pas débat du 9ème jusqu’au 13ème siècle et notamment sous la dominance du califat Abbasside. Il était normal et même de rigueur de critiquer l’Islam en présence de théologiens musulmans, et ces critiques venaient dans de nombreux cas de libres penseurs et d’hommes de communautés religieuses différentes. Une tradition herméneutique et chercheuse de sens du Coran s’est peu à peu effacée devant le recours exponentiel aux hadiths (le recueil des paroles et des actes de Mahomet à propos de ses commentaires sur le Coran ou sur des règles de conduite à adopter). Si le Coran est un texte complexe dont la lecture littéraliste a peu de sens, les hadiths, eux, se trouvent en abondance et peuvent répondre à toute situation : il suffit juste de trouver la bonne règle et l’ériger en argument d’autorité.

Le monde musulman, très divisé, produit des fidèles extrêmement loyaux à une parole qui ne fait pas l’objet de questionnements ou de critiques, une vision de la religion qui n’est pas sans rappeler la ferveur chrétienne du Moyen Age en Europe, mais qui contraste fortement avec la laïcité et la tradition anticléricale française qu’on observe actuellement. La France, pays le plus laïc au monde, s’est-elle aussi désaffranchie d’une certaine réalité ?

La France, le blasphème et la liberté d’expression

La position juridique en Europe sur la pratique du blasphème est plus compliquée que la simple liberté de pouvoir s’exprimer sur n’importe quelle religion même si la liberté d’expression figure évidemment dans la Convention des Droits de l’Homme. La preuve en est qu’en 2018, la Cour Européenne des Droits de l’Homme n’a pas remis en cause la condamnation pour blasphème par la justice Autrichienne, d’Elisabeth Sabaditsch-Wolff. Celle-ci avait qualifié le prophète musulman de « pédophile » alors qu’elle participait à une conférence d’un parti d’extrême-droite autrichien il y a déjà plus de 10 ans. La CEDH a considéré qu’il s’agissait d’une atteinte à « la paix religieuse », qu’on doit entendre ici comme la menace d’un trouble à l’ordre public. La cour laisse aussi une grande marge de manœuvre aux Etats et a considéré que le verdict de la justice Autrichienne était valable, sachant que le pays sanctionne « l’humiliation au dogme religieux ». D’ailleurs, les pays européens ayant réellement abrogé le délit de blasphème (sans le remplacer par des dispositions plus subtiles) sont très peu nombreux ; l’Angleterre, par exemple, fait partie de cette catégorie.

Pour ce qui est de la France, c’est une loi de 1881 qui abolit définitivement le délit de blasphème et d’atteinte à la morale religieuse, mais elle sera amendée en 1972 par la loi dite Pleven, qui y ajoutera quelques restrictions, notamment les délits d’injure, de diffamation ou encore de provocation à la haine pour l’appartenance raciale, ethnique ou religieuse. Tout cet imbroglio juridique rend l’interprétation des textes de loi compliquée et laisse place encore de nos jours au débat suivant : insulter une religion ou des symboles religieux, ne serait-ce pas d’une certaine manière insulter les croyants ? 

Bien sûr, en France la préservation de la « paix religieuse » n’a pas lieu d’être puisque ces considérations sont étrangères à l’Etat. Cependant, la loi Pleven est clairement la preuve que l’Etat a sûrement anticipé, déjà à l’époque, les potentiels troubles qu’un droit au blasphème absolu aurait sur une population nationale qui commençait alors à se diversifier. 

Si l’ordre public national français s’en trouve définitivement ébranlé aujourd’hui, les répercussions ont aujourd’hui un caractère diplomatique qui dépasse les frontières mêmes de l’Europe. La « paix religieuse » n’était donc pas une considération si vaine, au regard de la guerre culturelle qui se joue aujourd’hui. 

Revenons à la définition du blasphème donnée plus tôt ; la critique académique de n’importe quelle religion n’est pas blasphématoire (bien qu’elle ait pu l’être dans le passé pour la religion catholique, comme l’exemple de Galilée et ses réserves sur la véracité scientifique de certains éléments bibliques le montre). Elle fait même partie de la religion et du chemin spirituel qu’elle suppose. La simple insulte relève cependant du blasphème, de la provocation. Les caricatures de Charlie Hebdo représentant le prophète dans des positions pornographiques ou les insultes de Mila sur les réseaux sociaux sont bien du blasphème. Mais ils sont dans leur droit et la violence dont ils ont été victimes est abjecte et injustifiable. Mais la visibilité que leurs détracteurs comme leurs défenseurs leur ont donnée, ne ternit-elle pas une certaine image de la France ? Doivent-ils obligatoirement devenir les nouveaux visages de l’irrévérence française qu’on aimait tant applaudir et admirer fut un temps et être érigés sur des piédestaux comme chantres de la liberté d’expression ?  Ces images sont-elles dignes d’être défendues par notre pays ? Est-ce là l’épitome du rayonnement culturel dont s’est toujours prévalue la France ? Les caricatures qui n’apportent rien de Mahomet dans des positions suggestives ne sont une avancée ni pour la critique religieuse, ni pour l’art, comme « le doigt dans le cul » de notre jeune adolescente anticléricale.

 Il n’est pas question de limiter la liberté d’expression, mais de s’interroger sur  la manière dont il faut en faire usage. Ce serait faire preuve de mauvaise foi que d’affirmer que la liberté peut être sans limite dans une société d’une grande mixité.

Si certains déclarent que seuls les musulmans sont gênés par cette possibilité de blasphémer, et que la France chrétienne ne bronche pas devant l’insulte faite aux symboles et figures chrétiens, il n’en est pas moins sûr. L’archevêque de Toulouse s’est exprimé récemment sur un droit de blasphème qu’il juge discutable, et il ne doit pas être le seul de sa communauté à le penser. 

Le combat de la France n’est pas seulement un combat d’influence contre le monde musulman, c’est aussi le refus de comprendre que son rejet du sacré n’est pas accepté par un grand nombre de pays. La France, ne ferait-elle pas preuve d’une sorte de fanatisme à son tour, quand ses positions sont toujours qualifiées d’« indiscutables » et que sa liberté ne trouve jamais de limite, pas même celle du respect ? La question se pose.

Sarah Vautey

*La différence sunnites/ chiites : les deux mouvements bâtissent leur démarcation à partir d’un schisme religieux qui a eu lieu en 632, soit à la mort du prophète Mahomet. Les futurs chiites considèrent que son successeur légitime est Ali, son gendre, tandis que ceux qui deviendront les sunnites lui préfèrent l’un des compagnons de Mahomet, Abou Bakr.

Les autres différences sont de l’ordre de l’organisation du clergé. Les sunnites voient le Coran comme une production divine et confondent l’autorité politique et religieuse (roi du Maroc par exemple). Les chiites, quant-à-eux, considèrent le Coran d’abord comme une production humaine (même si sacrée) et le pouvoir politique ne fait pas office d’autorité religieuse (il y a des figures distinctes comme les ayatollahs).

 

Sources et pour plus d’informations sur ces sujets : 

https://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2014/06/20/au-fait-quelle-difference-entre-sunnites-et-chiites_4442319_4355770.html

https://www.franceculture.fr/histoire/representer-mahomet-les-evolutions-de-lislam

https://www.franceculture.fr/emissions/questions-dislam/la-critique-de-lislam

https://www.institutmontaigne.org/blog/le-blaspheme-en-france-et-en-europe-droit-ou-delit