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« Nous sommes en guerre ». Voici les mots prononcés par le président Emmanuel Macron lors de son allocution du 16 mars 2020. Toutefois, comparer la gestion de la pandémie à une guerre paraît excessif à bien des égards. Le 11 novembre, nous fêtons en France l’armistice de la Première Guerre mondiale et nous rendons hommage aux Poilus tombés sur le champ d’honneur.

 « Nous sommes en guerre, en guerre sanitaire, certes : nous ne luttons ni contre une armée, ni contre une autre Nation. Mais l’ennemi est là, invisible, insaisissable, qui progresse. Et cela requiert notre mobilisation générale. » Lors de son allocution du 16 mars dernier, le président Macron a commis bien plus qu’une erreur de communication, il a commis une faute grave.
Le président demande aux Français de « garder le calme dans ce contexte » tout en martelant à six reprises l’anaphore « nous sommes en guerre ». Sans grande surprise, le lendemain, les rayons étaient pris d’assaut et l’on assistait à un exode parisien (qui rappellerait presque les heures les plus sombres de notre histoire).  Les communicants travaillant pour l’Elysée sont payés à prix d’or avec l’argent du contribuable pour élaborer ce genre de discours d’une rare cohérence. A cela s’ajoute l’indécence de comparer la crise sanitaire à une guerre. Certes, la pandémie sévit toujours et encore. Bon nombre de décès sont à déplorer en France. Néanmoins, nous sommes bien loin des listes interminables des Poilus décimés lors de la Grande Guerre qui chagrinent nos cœurs. D’autre part, sur le plan qualitatif, une guerre et une pandémie diffèrent radicalement : la guerre est marquée par la haine, la destruction parfois même par les génocides. Rien de tel pour cette pandémie et les autres (dont la Peste Noire, la grippe espagnole pour ne citer que quelques exemples) qui ne sont que le pur produit de la nature.

Toutefois, que ce soit pour gérer une crise sanitaire ou une guerre, un acteur demeure : l’Etat. En septembre 1914 , la bataille de la Marne a lieu : l’offensive allemande met l’armée française en déroute et l’oblige à reculer. Le fonctionnement de l’armée française se révèle obsolète. Cependant, le haut commandement français réagit rapidement : les tactiques changent et 40 % des commandants de grandes unités sont limogés dans les semaines qui suivent. Grâce à cette modernisation, l’armée française parvient à repousser l’ennemi. Qu’a fait l’Etat face à la crise sanitaire actuelle ? Il s’est rendu compte que pour répondre efficacement, il fallait s’affranchir du carcan bureaucratique dans lequel il s’est enfermé seul. Fini le principe de précaution, les tests sont autorisés tout comme les soins et ce sans passer par des protocoles obligatoires. Besoin d’un hôpital de campagne construit en quelques jours ? Finies les dizaines d’autorisations, de tracasseries administratives, de possibilités de recours des riverains, que demanderait en temps normal l’établissement d’un tel projet. Décidément, il faut soit une guerre soit une crise pour que l’Etat revoit son fonctionnement et agisse en vue du Bien Commun.

Et encore, que ce soit en 1914 ou en 2020, l’Etat a demandé de tels sacrifices au nom du Bien Commun que le Français moyen en vient presque à douter de sa bienveillance. Rappelons qu’en août 1914, 3,8 millions d’hommes âgés de 20 à 28 ans rejoignent les 800 000 soldats déjà en service actif. Ces conscrits ont mis leur vie civile entre parenthèses pour une période qu’ils croyaient courte : ils espéraient être de retour dans leur foyer à Noël. A la fin du premier mois du conflit, des dizaines de milliers de jeunes Français ont déjà trouvé la mort. A l’arrière, la colère monte. Certes, si la mobilisation a eu le mérite de grossir les rangs de l’armée, elle a privé les champs et les usines d’une main d’œuvre précieuse. Sous la pression des familles, quelques rares permissions sont accordées. Dès juin 1915, le général Joffre annonce la création des permissions qui sont assimilées à une gratification. Les soldats peuvent partir 8 jours mais les officiers réduisent ces permissions à 4 jours. Une inégalité de traitement subsiste entre les officiers et les soldats subordonnés. C’est pourquoi une « Charte des permissionnaires » entre en vigueur le 1er octobre 1916 : désormais, les permissions ne sont plus une récompense, mais bien un repos nécessaire. Nous nous retrouvons presque dans le même état d’esprit que les Poilus : le président Macron a annoncé un premier confinement en mars qui devait durer 15 jours mais qu’il a prolongé par la suite. Puis il annoncé le déconfinement en juin. Les Français pensaient que le confinement avait suffi pour freiner l’épidémie. Quelle ne fut leur surprise lorsque le 28 octobre, le président Macron annonce un deuxième confinement. Au même titre qu’à l’usure, les Poilus attendaient leur permission avec plus d’enthousiasme que la fin de la guerre, les Français attendent la fin du confinement plus que la fin de la pandémie. L’attitude du gouvernement actuel ressemble étrangement à l’attitude de l’état-major en 14-18 : passer les fêtes de fin d’année avec sa famille relève plus d’une récompense consentie que d’un droit. « Enfin, il nous faut protéger notre économie » telles ont été les paroles du président qui ne croit pas à « l’opposition entre santé et économie que certains voudraient instaurer ». Et pourtant, les petits commerces, les restaurants ou les bars qui ont agonisé lors du premier confinement et du couvre-feu doivent à présent faire face à un deuxième confinement. Le gouvernement distingue bien les commerces non essentiels des commerces essentiels. Alors que dans cette « guerre sanitaire », il y a des soldats dont on peut bien se passer, lors de la Grande Guerre, toute la société civile est mobilisée. Pour l’anecdote, à la fin de la Première Guerre mondiale, le maréchal Joffre rend ainsi hommage au « Général pinard qui a soutenu le moral des troupes ». Au rythme actuel des mesures prises qui conduit quantité d’établissements à mettre la clé sous la porte, le président Macron n’aura pas grand monde à remercier à la fin de la pandémie (et sûrement pas les patrons des débits de boissons).

Enfin, rappelons une partie presque oubliée de la Première Guerre mondiale : la trêve du Noël 1914. Le 25 novembre 1914, les « Tommies » (soldats anglais) et les « Herr Morjen » (soldats allemands) célèbrent Noël ensemble. Du côté des Français, les actes de fraternisation sont moins nombreux, mais existent, comme dans la Somme avec la 28e division d’infanterie, la 70e division d’infanterie dans l’Artois ou encore la 5e division d’infanterie dans la région de Reims. Même si ces actes de fraternisation ne se sont pas reproduits les années suivantes, les autorités militaires des deux camps se sont montrées tolérantes en 1914. Cette période a été abrégée par les autorités militaires qui craignaient que le pacifisme ne s’installe. Alors que nous approchons la période des fêtes de fin d’année et que le président Jupiter a déclaré que nous sommes en guerre, espérons qu’il se souviendra de cet épisode et qu’il accordera – ou du moins tolèrera – une trêve de Noël. Rien ne sert de « créer de nouvelles formes de solidarité » si l’on ne peut reproduire les anciennes.

Jean-Philippe Castorix