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Poncif de palabres stériles, sujet éculé en éducation civique, la prostitution s’en va et revient sur la scène du débat public, provoquant de mous remous. Les derniers déchaînements de passions remontent à 2013 : ce sont les débuts de la pénalisation des clients, et la publication de l’élégante « Touche pas à ma pute ! », tribune signée par les autoproclamés « 343 salauds » dans le journal Causette. Parmi eux, des noms qui sonnent comme un refrain : Elisabeth Lévy, Frédéric Beigbeder ou encore Eric Zemmour. Ils sont portes drapeau d’un anti-féminisme branché, à l’odeur de vieille France.

La légalisation de tropTouche pas à ma pute ! s’inscrit dans la ligne légaliste de la prostitution. En France, elle est règlementée et prospère au XIXème siècle. On estime que jusqu’à 25% des Parisiens sont des consommateurs réguliers. Les prostituées ont un statut de citoyennes inférieures, considérées comme des vectrices de syphilis : visites médicales obligatoires, immortalisées par le grand Toulouse-Lautrec, police des mœurs, numérotation, fichage et surveillance policière. Au cours du XIXème siècle, la police dénombre 725 000 arrestations pour prostitution clandestine, contre 155 000 prostituées déclarées. Grâce au combat d’une prostituée, aviatrice, espionne et femme politique, Marthe Richard, les maisons closes ferment définitivement en 1946, dans un climat de méfiance vis-à-vis des lupanars, soupçonnés de collaboration.

Cette petite piqûre de rappel, chinée sur Wikipédia, prend toute sa saveur quand on s’intéresse à la situation bordélique de l’Allemagne d’aujourd’hui. Depuis une loi de 2002, nos chers voisins peuvent profiter d’Eros Centers en toute quiétude. On estime à 400 000 le nombre de personnes prostituées (contre 30 000 en France), selon un rapport du syndicat allemand des TDS, les travailleur.se.s du sexe[1]. En comparaison, seulement 47 nouvelles déclarations sont enregistrées en 2017. L’Allemagne est aujourd’hui la première destination en Europe des femmes et enfants victimes de traite[2]. Comme à Paris au XIXème, les prostituées ne s’enregistrent pas, la plupart sont donc maintenues au secret par leurs proxénètes, qui les font venir d’Europe de l’Est et d’Afrique subsaharienne. Les résultats déplorables de la légalisation commencent à faire jaser chez les conservateurs[3]. La loi n’a pas amélioré les conditions de travail des prostituées, qui sont 2% seulement à aimer leur job, et donne le sentiment à un tiers des juges de faciliter la traite d’êtres humains.

Il y a, parmi les aficionados de la légalisation, un argument-massue. La légalisation fait baisser le nombre de viols autour des bordels[4]. Les études le montrent ! En moyenne, on observe une baisse spectaculaire de 30% du nombre de viols autour des tippelzones, les zones où la prostitution est autorisée aux Pays-Bas. Même constat à New-York. On imagine mal que les violeurs se soient assagis par la simple présence des maisons de passe. Ils ont simplement déporté leur « problème » au bordel. Effrayant, n’est-ce pas, le calcul statistique qui permet de faire disparaître 30% de viols, simplement en monnayant l’acte. Fameux tour de passe-passe comptable. Dernière observation, plus perverse, plus insidieuse : cet argument légitime le désir masculin tout-puissant. Puisqu’ils ne peuvent se contrôler, autant leur fournir un défouloir légal, car commercial ! Oui, les hommes et leur deuxième cerveau, assujettis à leur bestialité, ont le droit à l’affection, ou plus clairement, souffrent de la maladie de misère affective. Soignez-les, les pauvres ! Une petite analogie, qui a ses limites, me vient à l’esprit. Si l’on réunissait des personnes vaguement suicidaires dans une maison, et que l’on autorisait des maniaques à les tuer contre quelque rétribution, le nombre de meurtres diminuerait. Mais pas le nombre de tués.

Mais, il me vient l’envie de faire une petite expérience. Supposons que vendre des services sexuels soit légal, que les individus soient tous libres de disposer comme ils le souhaitent de leur corps et que la traite des êtres humains n’existe pas. Hop ! Bienvenue à Legalopolis, où tout est légal mais tout est contrôlé, surveillé, inspecté, fliqué, contenu, maîtrisé. La prostitution, oui ! Mais encadrée. Par qui ? Par l’Etat ? Les lois dicteraient ce qui est autorisé, ou pas, dans la chambre rouge ? Mais c’est déjà le cas. En Allemagne, toujours nos chers voisins, les gangbangs ne sont plus autorisés dans les Eros Centers[5]. L’Etat a jugé la pratique trop humiliante et contraire à la dignité humaine. Mais bientôt, ne verrons-nous pas défiler des adeptes de cette pratiques, réclamant le droit de disposer de leur corps et surtout de le monnayer de la manière dont iels le souhaitent ?

La légalisation, c’est l’Etat qui rentre dans les chambres à coucher. Son œil inquisiteur, par le judas, s’assurera que les citoyens fassent bien l’amour correctement, contre de l’argent ou pas, mais toujours en respectant la loi. Un centrisme mou prendra le pouvoir dans l’anarchie de l’alcôve.

Cette solution, aujourd’hui mise en place par la Belgique, l’Espagne, les Pays-Bas et l’Allemagne en Europe, provoque au sein du Parlement Européen de profonds désaccords. En cause, l’incapacité de telles politiques ultra-libérales à enrayer significativement la traite des êtres humains (79% des victimes sont prostituées[6]) ou même à améliorer les conditions de travail des TDS. Seulement 1% d’entre elles sont contractualisées, et leurs conditions de travail n’ont pas changé, voire ce sont dégradées, déplore le seul rapport d’Etat sur le sujet[7]. Le Parlement Européen s’est emparé du sujet en 2014[8]. Conclusion tranchante : le seul système souhaitable en Europe est le système franco-nordique. Il conjugue pénalisation des clients et dispositifs actifs de sortie de prostitution, sans conditions de dénonciation. Extrait des conclusions du rapport parlementaire : «  Les prostituées suédoises sont dix fois moins nombreuses qu’au Danemark voisin où l’achat de services sexuels est légal et la population, moindre. […] De surcroît, la police suédoise confirme que le modèle nordique a produit un effet dissuasif sur la traite à des fins d’exploitation sexuelle. »

Revenons au monde réel. La traite des être humains existe, représente une part variable mais toujours majoritaire des réseaux de prostitution, qu’elle soit interdite ou légale. Mais une petite partie de travailleur.se.s du sexe maugréent et bougonnent dès qu’une loi s’efforce de lutter contre une machine à broyer des vies. Ce qui se passe individuellement derrière les portes closes restera toujours intraçable. La légalisation, c’est une cécité destructrice, complaisante face à ces personnes qui revendiquent la liberté individuelle de profiter de leur bourgeoisie protectrice, et une insulte aux victimes de ce système. Les TDS auront toujours leur iPhone pour contacter leur sugardaddy et pour mettre des paillettes dans leur vie. Au moindre coup, au moindre coût, elles pourront arrêter et rentrer se reposer dans leur lit douillet qui les attendait là de toute façon. Les prostituées, elles, ne peuvent compter que sur la justice pour les sauver.

Anna MÉDAN

 

 

[1] http://fondationscelles.org/pdf/RM5/ALLEMAGNE_extrait_5eme_rapport_mondial_Fondation_SCELLES_2019.pdf (Rapport mondial sur la prostitution, citant le rapport du Strass)

[2] http://www.unodc.org/documents/data-and-analysis/glotip/2018/GLOTIP_2018_WESTERN_AND_SOUTHERN_EUROPE.pdf

[3] https://www.liberation.fr/planete/2014/04/14/prostitution-l-allemagne-doute-de-son-modele_997428

[4] https://marginalrevolution.com/marginalrevolution/2017/10/prostitution-reduces-rape.html (American Economic Journal)

[5] http://fondationscelles.org/pdf/RM5/ALLEMAGNE_extrait_5eme_rapport_mondial_Fondation_SCELLES_2019.pdf (Rapport mondial sur la prostitution, page 6)

[6] http://www.europarl.europa.eu/doceo/document/A-8-2016-0205_FR.html

[7] https://www.bmfsfj.de/blob/93344/372c03e643f7d775b8953c773dcec8b5/bericht-der-br-zum-prostg-broschuere-deutsch-data.pdf

[8] http://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?pubRef=-//EP//NONSGML+REPORT+A7-2014-0071+0+DOC+PDF+V0//FR