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Dans l’antre des grands semenciers


Publié le 21 novembre 2016
Il était une fois six grands semenciers leaders d’un marché de quelque 50 milliards de dollars:
  • –          Monsanto
  • –          Pioneer Hi-Bred (Dupont de Nemours)
  • –          Syngenta
  • –          Limagrain
  • –          Land O’Lakes
  • –          KWS AG
Les 3 premiers ne contrôlent pas moins de 50% du marché des semences dans le monde. Un de ces noms doit bien vous dire quelque chose, non ? Et ce n’est pas de Limagrain que je veux parler. Ce nom-là est en effet celui d’une multinationale américaine qui cristallise de nombreuses critiques. Et pour cause ! Loin de ne commercialiser que des semences, Monsanto produit aussi des OGM et des pesticides. En quelque sorte, cette firme commercialise à la fois des problèmes _les pesticides, le Round’Up et les problèmes sanitaires qui en découlent_ et leurs solutions : les fameux OGM résistants aux pesticides Monsanto et bientôt, conséquence de sa fusion avec Bayer, des médicaments. Bien sûr, même si les autres multinationales de la semence sont moins médiatisées que le géant Monsanto, leurs activités sont identiques : production et distribution de semences, mais aussi de produits phytosanitaires (entendez pesticides) et d’OGM. Les capacités financières colossales de telles entreprises leur permettent d’investir massivement dans la recherche génétique pour mettre au point des fruits, légumes ou céréales qui satisfont certains critères : saveur, texture, vertus nutritionnelles, résistance au pourrissement, à la chaleur, au transport, optimisation des rendements, etc.
Concrètement, quel est le rôle des grands semenciers ? Les grands semenciers, comme leur nom l’indique, commercialisent des semences. Leurs acheteurs sont les acteurs du secteur agricole. Comment se fait-il que le marché des semences pèse plus de 50 milliards de dollars alors que les acheteurs peuvent replanter leurs graines et procéder eux-mêmes à une sorte de sélection ? C’est assez simple : les acheteurs de semences sont plus ou moins contraints de se procurer régulièrement de nouvelles graines auprès des producteurs ! En effet, s’il y a un marché, c’est parce que les agriculteurs, après chaque récolte, se voient forcés de racheter des semences aux grands semenciers. D’abord parce que les semis utilisés sont bien souvent de variétés hybrides F1. Cela signifie qu’elles ne peuvent être ressemées par les agriculteurs sans que leur prochaine récolte soit soumise à d’importants aléas. Car une variété hybride F1 étant le fruit de 2 lignées pures, elle poussera en acquérant les attributs recherchés parmi les deux lignées ascendantes, mais la génération suivante, la génération F2, sera instable et pourra de ce fait reprendre des caractères non-voulus provenant de l’une ou de l’autre des lignées consanguines utilisées pour produire F1. Si l’agriculteur veut replanter ses semis, il s’expose ainsi au risque d’obtenir une récolte très hétérogène avec des fruits et légumes bâtards, non reconnus au catalogue des espèces officielles[1], i.e. non certifiés par le Gnis[2] (en France), donc invendables. Pour éviter d’essuyer des pertes économiques douloureuses, le choix le plus rationnel est donc…de racheter des semences hybrides F1 aux grands semenciers encore et encore ! Et ce qui est merveilleux, c’est que quand bien même, contre tout bon sens économique, les agriculteurs décideraient de replanter les variétés achetées à Monsanto et consorts, ils n’en auraient pas le droit ! Car dans la course à l’appropriation du vivant, les grandes multinationales de la semence n’ont pas vraiment chômé, puisqu’elles ont breveté les semences. Ces brevets, Droits à la propriété Intellectuelle (DPI) ou « certificats d’obtention végétale » (COV) permettent aux grands semenciers de protéger les semences qu’ils commercialisent. Les conséquences ? En cas de replantation de semences estampillées Monsanto ou autre, les agriculteurs devront s’acquitter d’une taxe ou pourront être attaqués en justice par les semenciers pour atteinte à la propriété intellectuelle. Alors certes, il existe des exceptions : les agriculteurs peuvent aujourd’hui tout à fait utiliser des variétés protégées à des fins de sélection ou de recherche. L’Article 1-3 du décret 81-605 stipule notamment que « Les producteurs peuvent commercialiser des semences et plants n’appartenant pas aux catégories mentionnées à l’article 1er, troisième alinéa, s’il s’agit : a) De petites quantités de semences et de plants, dans des buts scientifiques ou pour des travaux de sélection ; (…) ». Mais ce modèle déjà peu permissif est en passe de disparaître, en raison du durcissement des législations, notamment de l’office européen des brevets.
Les grands semenciers inquiètent, parce qu’ils déterminent tout ce qui, à terme, finit dans notre assiette et de ce fait, ont une incidence directe sur notre santé mais aussi parce qu’ils façonnent nos paysages. Mais avons-nous raison de nous inquiéter ? Malheureusement, il semble bien que oui.  La diversité alimentaire tend notamment à diminuer dans un futur proche. En effet, tout porte à croire que les fruits, légumes et céréales vont se standardiser, et ce, en raison de plusieurs facteurs : d’abord, les nombreuses concentrations réalisées sur le marché des grands semenciers, dans un deuxième temps, l’augmentation des barrières à l’entrée sur le marché des semences, enfin, parce que la recherche étant couteuse, elle va se concentrer, pour des raisons de rentabilité économique, sur un faible nombre d’espèces.
On constate un important mouvement de concentration des acteurs de la filière de la semence, et pas des moindres. La récente fusion de Monsanto avec le groupe Bayer ne vous aura pas échappé, mais d’autres concentrations sont passées quasiment inaperçues, bien qu’elles concernent des semenciers de premier ordre : Syngenta fusionne ainsi avec ChemChina et Dupont avec Dow. De six acteurs principaux sur le marché des semences, nous allons passer à trois. Trois multinationales qui vont se partager la quasi-totalité du marché des semences et pesticides. Et fusionnant, les multinationales de la semence vont mettre la main sur le portefeuille de brevets de leurs anciennes concurrentes, ce qui aura pour effet, soit d’utiliser le surplus d’information résultant de la fusion pour développer de nouveaux projets, soit de capitaliser sur les brevets existants et de poursuivre des recherches déjà initiées, c’est-à-dire des recherches menées sur peu d’espèces pour mettre en évidence et/ou sélectionner certains gènes dont l’exploitation serait particulièrement lucrative. Je vous laisse deviner quelle solution sera privilégiée par les semenciers. Le problème est que la seconde option amènerait à une réduction des recherches génétiques pour des raisons de rentabilité, donc à une baisse de la diversité des semences.
En outre, de plus en plus de barrières se dressent pour empêcher à d’autres acteurs de pénétrer sur le marché de la semence. C’est le cas de la disparition prochaine de dispositions spéciales qui autorisaient jusqu’à présent les agriculteurs et exploitants de sélectionner eux-mêmes leurs variétés à partir de semences produites par les grands semenciers et protégées, de ce fait, par des DPI, brevets ou CVO.
Enfin, sur le plan éthique, on peut s’inquiéter de ce que les grands semenciers produisent des OGM quasi-exclusivement selon des critères leur permettant d’augmenter leurs marges et de vendre leurs autres produits. Cultiver des gènes qui permettent aux plantes de survivre aux pulvérisations de Round’Up et autres pesticides est certainement beaucoup plus lucratif que de sélectionner ceux qui permettent à une plante de réduire ses besoins en eau, c’est beaucoup moins utile aussi… Alors oui, ils sont bien beaux les discours des grands semenciers qui se font une mission de nourrir 9 milliards d’êtres humains à l’horizon 2050. Mais le monde dans lequel ils envisagent de nous faire basculer est loin de faire l’unanimité. Au Burkina Faso, le choix d’un retour au coton conventionnel a montré que les réponses proposées par les grands semenciers sont loin d’être en adéquation avec les attentes des agriculteurs et des consommateurs. Et si la collusion du monde politique et des grandes multinationales existe bel et bien, il est toujours possible aux peuples de dire non et de refuser un modèle qu’ils estiment pernicieux.
Par Charlotte Delanoy

 

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