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Hillary Clinton, la va-t-en guerre des néoconservateurs


Publié le 20 septembre 2016
Retour en force du bellicisme messianique étasunien ? 

Temps de lecture : 13 min

Celle qui a voté en faveur de toutes les interventions américaines : bombardements de la Bosnie (1995), du Kosovo (1999), invasion de l’Afghanistan (2001), de l’Irak (2003) et de la Libye (2011), qui militait pour une intervention en Syrie et menaçait d’anéantir l’Iran*, serait le parangon de la paix dans le monde.
Compte tenu de l’afflux intarissable de poncifs relatifs aux élections étasuniennes, il convient de rappeler certains éléments factuels fondamentaux qui ne sauraient être mis en valeur dans le traitement médiatique actuel. Traitement médiatique qui offre une vision manichéenne des candidats en faveur de la candidate démocrate, en adossant systématiquement des éléments de langage de type « novlangue » aux déclarations du candidat républicain(1). Cette présentation ne permet pas une approche sérieuse et profonde des enjeux internationaux inhérents à la présidentielle étasunienne.
Rappelons que les néoconservateurs sont les architectes du Choc des Civilisations(2), que leur stratégie comprend un interventionnisme forcené, la volonté de combattre toute puissance en mesure de limiter la puissance hégémonique étasunienne, on se souviendra de leur rôle déterminant sous l’administration Bush, de la doctrine de la guerre préventive contre les « Etats voyous » et des conséquences désastreuses de la doctrine de l »Instabilité constructive » consistant à organiser le chaos au Moyen-Orient (3).
La présentation manichéenne du profil des deux candidats est révélatrice d’un traitement médiatique très en faveur de la candidate Clinton et de la collusion entre le monde politique, économique et médiatique étasuniens.
Après un mandat où son influence a été revue à la baisse en raison des vues divergentes du président Obama en matière de relations internationales(4), la sphère néoconservatrice est en passe de retrouver son pré-carré historique, la politique étrangère étasunienne. La condition de recouvrement de cette prédominance est l’élection d’Hillary Clinton, et nous verrons dans quelle mesure les mêmes bellicistes redoutent plus que tout une élection de Donald Trump.
Pour la première fois dans l’Histoire post-seconde guerre mondiale, un candidat démocrate propose une politique étrangère plus interventionniste que son concurrent républicain(5).
Dans un contexte de fortes tensions dans les relations internationales, la grille de lecture des élections américaines doit intégrer en premier lieu les ambitions géopolitiques et le programme de politique étrangère dans lesquels s’inscrivent les candidats démocrates et républicains.
Deux facteurs sont décisifs dans la bonne compréhension des enjeux géopolitiques de l’élection étasunienne : nous assistons d’une part à l’émergence de puissances (Russie, Chine) qui sont en mesure de pérenniser un monde multipolaire et constatons d’autre part que la machine de guerre américaine et sa capacité à déployer des forces armées demeurent inégalées.
Cette élection décidera de la posture géopolitique et diplomatique étasunienne, elle pourrait être orientée vers le dialogue diplomatique et la continuation des processus multilatéraux qui sont à même de garantir la paix et la sécurité internationales, elle pourrait aussi être hégémonique et s’orienter vers le conflit ouvert avec des puissances – parfois nucléaires – dont les conséquences seraient absolument catastrophiques.
Anatomie des velléités d’Hillary Clinton en politique étrangère 
 
Lors de la convention démocrate du 18 juillet qui octroiera à Hillary Clinton l’investiture pour l’élection présidentielle américaine, l’allocution du général John R.Allen(6) –  soutien d’Hillary Clinton et émissaire spécial du président américain pour la coalition contre l’Etat islamique – semble synthétiser la vision de la candidate Clinton en termes de politique étrangère :
« Nous avons foi dans sa vision d’une Amérique (…) luttant contre les forces de la haine, du chaos et des ténèbres »
« Nous résisterons et nous nous dresserons contre la tyrannie et nous vaincrons le mal »
« Nous renforcerons l’OTAN et protégerons nos Alliés en Asie du Sud Est »
« Pour ceux qui agissent contre la paix, contre la civilisation de l’ordre mondial, nous vous combattrons »
« A nos ennemis, je dis : Nous vous combattrons comme seule l’Amérique sait le faire, vous connaitrez la peur. Et à l’EI et aux autres, nous vous vaincrons ».
Michael Morell, ancien directeur de la CIA et soutien de Clinton a déclaré à la télévision qu’il était nécessaire de « se débarrasser » des Iraniens et des Russes engagés en Syrie au côté de Bachar-el-Assad.(*)
Cette rhétorique d’obédience impérialiste convoque systématiquement le champ lexical martial. Cela correspond très exactement à l’idéologie néoconservatrice notamment mise en œuvre sous l’administration Bush. Cette vision est impropre au multilatéralisme et on notera les menaces à peine voilées aux puissances en mesure d’assurer un équilibre des forces dans un monde progressant vers la multipolarité (Russie, Chine, Iran).
Ce discours est totalement corroboré par les récentes prises de position d’Hillary Clinton en termes de politique étrangère. Le militarisme et l’interventionnisme sont indéniablement consubstantiels aux dernières déclarations de la candidate démocrate(7) :
”We must maintain the best-trained, best equipped, and strongest military the world has ever known”
Ces propos ne sont pas minoritaires dans les éléments de langage d’Hillary Clinton, ils constituent concrètement la trame de sa conception de l’ « ordre mondial ».
Ils sont appuyés par de plus récentes déclarations(8) :
« Les Etats-Unis sont le dernier et le meilleur espoir de la Terre »
« Nous sommes la nation indispensable du monde (…) nous sommes un pays exceptionnel (…) les peuples du monde nous regardent et nous suivent (…) l’Amérique doit montrer le chemin ».
« La Chine et la Russie n’ont rien »
S’opère ici un glissement sémantique et conceptuel décisif. En effet, à l’interventionnisme se joint le messianisme politique dans la mesure où les Etats-Unis sont présentés par Hillary Clinton comme « la cité sur la colline » dont la mission de police internationale découlerait d’une volonté divine.
Cette conception des relations internationales affichée par la candidate Clinton confine au fondamentalisme. Il y a prétention à faire dériver les principes politiques de principes religieux qui mèneront à la négation des normes civiles et séculières. Les normes juridiques positivement ratifiées comme celles du Droit international, garant le plus sérieux de la sécurité collective et de la paix à l’échelle internationales, sont délégitimées sur l’autel d’une vision binaire du monde.
La célébration de l’ « American exceptionnalism »(9) a des précédents historiques dans le discours des présidents américains les plus interventionnistes. La lecture biblique de la politique étrangère et de la défense du territoire national américain comme « une cité sur la colline » ne sont pas de nature à faire éclore des bases normatives communes et dignes de réguler les tensions internationales.
Le ralliement pragmatique des chantres de la guerre à Clinton ?
Il est un contresens grave que de présenter le ralliement – ou la discréditation de Trump –  de nombreux cadres du parti républicain comme une preuve de modération. Ce ralliement n’est pas la résultante de propos « racistes » ou « outranciers » – dont nous ne nions pas qu’ils aient pu être formulés – mais bien d’un calcul très simple des néoconservateurs(10).
Les néoconservateurs républicains ont abandonné le navire Trump pour défendre leur pré-carré – malmené par Obama – sur la politique étrangère. Plusieurs dizaines d’entre eux ont mis en cause Trump dans une lettre ouverte(11) (publiée dans le New York Times le 8 août) signifiant qu’ils ne le soutiendraient pas en raison de son « incompétence et son ignorance » et qu’il puisse être « le président le plus dangereux de l’histoire américaine ». Ces républicains ont tous occupé des fonctions très élevées dans le domaine de la sécurité nationale notamment sous l’administration Bush.
Il est très frappant de constater que tous les griefs établis à l’encontre de Trump se rapportent à sa conception de la politique étrangère étasunienne :
“He has little understanding of America’s national interests, its complex diplomatic challenges,its indispensable alliances, and the democratic values on which US foreign policy must be based”.
“He persistently compliments our adversaries and threatens our allies and friends”
Pour vous en convaincre, voici une liste non exhaustive de ces adorables républicains « modérés » qui se sont ostensiblement opposés à Donald Trump :
Paul Wolfowitz, architecte de l’intervention américaine en Irak.
Robert Kagan, fondateur du PNAC, plaidant pour un monde unipolaire basé sur l’extension sans limite de la puissance militaire américaine et pour l’élimination des régimes « ennemis » ;
Richard Lee Armitage, Assistant du secrétaire d’Etat sous l’administration Bush ;
John Negroponte, ancien conseiller à la sécurité nationale de George W. Bush ;
Eric Edelman, ancien conseiller à la sécurité nationale du vice-président Dick Cheney ;
Michael Chertoff, ancien secrétaire à la sécurité nationale sous l’administration Bush ;
Michael Hayden, ancien directeur de la CIA sous George W. Bush.

À notre connaissance, un certain nombre de ces individus ne se sont distingués ces dernières années ni par une philanthropie à toute épreuve, ni leur pratique du bouddhisme et de l’antimilitarisme forcené.

L’isolationnisme de Trump, alternative cauchemardesque aux yeux des apôtres de la guerre 
Bien qu’il soit délicat de décrire très précisément quelle serait la politique étrangère du candidat républicain, il existe dans son discours des invariables qui permettent d’affirmer que Donald Trump s’inscrit dans une tradition de politique étrangère dite « isolationniste »(12) qui consiste à s’opposer fermement au chimérique « droit d’ingérence » et à renoncer à un rôle de leader hégémonique du monde. Cette vision est corroborée par la formule « America First »(13) du candidat républicain. Donald Trump entend donc revoir largement à la baisse les ambitions hégémoniques étasuniennes et se concentrer sur le territoire national américain.Cette doctrine condamnerait les velléités belliqueuses de toutes les structures de la machine de guerre américaine, il lui deviendrait impossible d’imposer un modèle de société par la force et la supériorité militaire, voilà une révolution géopolitique en puissance.
Aussi, le candidat républicain a remis en question l’existence et la légitimité de l’OTAN(14), à tout le moins il envisage une réduction de la contribution étasunienne à l’OTAN et une réduction drastique de la présence militaire en Asie. Cette remise en cause de l’outil militaire de la domination américaine dans le monde est hautement inquiétante pour les néoconservateurs interventionnistes(15).
De plus, les déclarations plutôt élogieuses du candidat républicain à l’égard du président russe Vladimir Poutine(16) ont été reçues plus que froidement par les partisans du monde unilatéral que sont les soutiens militaristes d’Hillary Clinton(17). Ces derniers sont visiblement effrayés par la perspective d’un monde multipolaire, plus sûr garant du respect des principes du droit international et par extension de la paix et de la sécurité internationales.
Nous vous laissons maintenant juger de la « paix » promue par la candidate Clinton, qui s’inscrit dans une conception des relations internationales que ne renierait pas George W. Bush. Impropre à accompagner l’émergence d’un monde multipolaire et à créer un équilibre des forces annihilant tout projet hégémonique, d’où qu’il vienne, la vision géopolitique Clintonienne confine au Choc des Civilisations, concept imaginé par les prophètes du néoconservatisme étasunien et qu’elle a déjà largement orchestré de par son mandat au Département d’État.
Face à ce projet belliqueux, force est de constater que la vision géopolitique de Trump – il n’est pas question ici de politique intérieure – est très clairement empreinte de modération, de la volonté de dialogue avec les autres grandes puissances de ce monde. Il s’agit là d’un programme susceptible, et ce n’est pas rien, de nous épargner un conflit majeur, qui mobiliserait des forces nucléaires.
Mehdi Brochet du Think Tank Averroès 

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