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Emmanuel Macron, un philosophe en politique


Publié le 16 décembre 2015
Devenu ministre de l’Economie à 36 ans, Emmanuel Macron est le plus jeune ministre de l’Economie que la France ait connue depuis Valéry Giscard d’Estaing (nommé Ministre de l’Economie et des Finances en 1962). Emmanuel Macron est sans aucun doute une figure montante de la gauche. C’est à ce titre qu’il a semblé être utile – ou tout du moins intéressant – de faire une courte synthèse à son propos. Il s’agit bien sûr d’abord de donner à voir qui il est, en examinant son parcours, avant de présenter quelles sont les grandes idées auxquelles il adhère.

Une trajectoire atypique

Né en 1977, Emmanuel Macron grandit à Amiens. Il est le fils de deux médecins, son père étant neurologiste au CHU d’Amiens, quand sa mère est médecin-conseil de la Sécurité sociale. Sa grand-mère, ancienne principale de collège, est une femme de gauche. Emmanuel Macron lui-même explique que c’est à son contact qu’il s’est imprégné des valeurs de la gauche. Sur le plan scolaire, c’est un bon élève, qui pratique par ailleurs le piano de manière assidue.
Rien de très étrange dans tout cela direz-vous. Sauf que voilà, à 16 ans, il tombe amoureux de sa professeur de français, Brigitte Trogneux. « Emmanuel Macron lui écrivait tout le temps des poèmes » rapporte ainsi un ancien camarade de classe. Inquiets, ses parents l’envoient à Paris, où il intègre le lycée Henri IV dès la terminale. Il y poursuit ses études en prépa B/L, avec un goût bien plus affirmé pour les matières littéraires que pour les mathématiques, car Emmanuel Macron est d’abord un littéraire. Peut-être aussi son goût pour les livres se confond-il en partie avec ce qu’il ressent toujours pour son ancienne professeur de français, dont le souvenir ne le quitte pas.
Il poursuit ensuite ses études en Philosophie à l’université de Nanterre, avant de devenir l’assistant de Paul Ricœur de 1999 à 2001. Emmanuel Macron aide alors le philosophe dans l’écriture d’un livre de réflexion sur l’Histoire : La mémoire, l’histoire, l’oubli. Dans le même temps, Emmanuel Macron est étudiant à Sciences Po Paris, où il prépare le concours de l’ENA, qu’il réussit en 2002. Il est intéressant de noter que l’ENA n’est devenu un objectif que tardivement, après ses études de philosophie. Là aussi il se distingue : lui-même le reconnaît, il ne s’y prédestinait pas.
Après l’ENA, il travaille quelques années à l’Inspection Générale des Finances, avant de travailler un an avec Jacques Attali, de 2007 à 2008, dans le cadre de la Commission pour la libération de la croissance française (plus connue sous le nom de Commission Attali). A cette occasion, il se spécialise dans les questions proprement économiques. Impressionné par sa capacité de travail et par son acuité – ainsi qu’il le dit lui-même – Jacques Attali fait alors rentrer Emmanuel Macron chez Rothschild comme banquier d’affaires.
C’est également en 2007 qu’Emmanuel Macron épouse son ancienne professeure de français, de vingt ans son aînée, déjà mère de trois enfants issus d’un premier mariage, et même grand-mère. A cette occasion, lui qui avait fait le choix de ne pas avoir d’enfants pour se consacrer à sa carrière devient de fait grand-père par alliance. La situation est singulière ; elle surprend toujours, choque parfois. Néanmoins, force est de constater que si ce choix de vie a certainement eu un lien avec le goût d’Emmanuel Macron pour la littérature, aujourd’hui la vie privée du ministre n’a aucune incidence sur son action politique.

Pour un libéralisme de gauche

Dans une interview accordée au Wall Street Journal, Emmanuel Macron confiait : « [Quand on est banquier], d’une certaine manière, on est comme une prostituée. Le boulot, c’est de séduire ». Alors, Emmanuel Macron, grand banquier ? Pas vraiment. Le passage par le privé fait d’une certaine manière partie de la formation de tout énarque ; on oublie par exemple que peu avant de faire passer la loi sur les 35 heures en tant que Ministre du Travail, Martine Aubry passe deux ans au sein du groupe industriel Pechiney (de 1989 à 1991) où elle assiste le PDG du groupe, qui devient ensuite le président du CNPF (l’ancien Medef). Imaginez un peu si Macron avait travaillé pour Pierre Gattaz avant de devenir ministre… Emmanuel Macron n’hésite d’ailleurs pas à dire combien son passage chez Rothschild lui est utile en tant que ministre de l’Economie – ce qu’on imagine sans peine.
Par ailleurs, Emmanuel Macron est un libéral convaincu ; ou plutôt, il aime raisonner comme ses maîtres à penser, que sont Elie Cohen et Philippe Aghion. Ces deux économistes défendent une approche libérale de l’économie, tout en soutenant être de gauche. Philippe Aghion, aujourd’hui professeur au Collège de France après avoir longtemps travaillé à Harvard, explique ainsi que selon lui tout repose sur l’innovation. Il parle à ce propos d’économie de la disruption, pour désigner cette nouvelle ère, ce nouveau paradigme. Pourtant, pour que l’innovation puisse prendre toute sa place, il s’agit selon lui non pas de taxer lourdement le capital pour ensuite réinvestir l’argent collecté comme le défend Thomas Piketty, mais de créer « une bonne législation qui encourage la concurrence » ; et c’est bien ce à quoi Emmanuel Macron s’est employé avec la loi dite « loi Macron », avec par exemple la libéralisation du secteur des autocars, faisant alors concurrence aux autres moyens de transport.
Naturellement, il est alors permis de s’interroger : comment être de gauche dans un cadre de pensée qui soit aussi résolument libéral ? Philippe Aghion, qualifié de « parrain de la Macronomie » par le Nouvel Observateur, donne à voir comment le Ministre de l’Economie concilie son adhésion au libéralisme avec les grands principes de la gauche auxquels il dit lui-même adhérer. Philippe Aghion explique :
« Il faut que chaque individu, à chaque stade de sa vie, puisse rebondir, que l’accès à la santé et à l’éducation ne soit jamais un problème. Il faut que la mobilité sociale réconcilie croissance et inégalités et pour cela il faut lutter contre les poches de pauvretés, éviter les phénomènes d’exclusion vers le haut comme vers le bas, réformer le marché du travail et faciliter la concurrence sur le marché des biens et des services. C’est cela, pour moi, être de gauche ». 
 On le comprend, il s’agit de libéraliser dans le sens d’une concurrence accrue, tout en protégeant les individus contre les risques liés à cette même concurrence, avec en toile de fond la lutte contre les inégalités par une politique permettant la mobilité sociale.
Philippe Aghion, économiste, professeur au Collège de France après avoir enseigné pendant 15 ans à Harvard
Ce cadre de pensée permet de mettre en perspective les récentes déclarations du ministre. Une semaine après les attentats du 13 novembre, il affirme ainsi que « la disparition de l’idéal de mobilité sociale » est le « terreau » sur lequel le djihadisme a pu se développer. « Nous sommes une société dont au cœur du pacte il y a l’égalité » défend-il alors. Cette réaction à chaud s’inscrit bien sûr dans le cadre évoqué précédemment ; d’ailleurs, Emmanuel Macron fait alors immédiatement le lien avec les enjeux économiques. Il parle ainsi de la nécessité de « changer cette société en l’ouvrant », c’est-à-dire de la nécessité selon lui de libéraliser l’économie tout en renforçant la mobilité sociale. Il poursuit : « Je pense que ce sont les fermetures dans notre économie, dans notre société, […] qui créent de l’inefficacité sur le plan économique ».
On le constate, Emmanuel Macron est un vrai libéral, quand bien même il déclare avoir des convictions fermement ancrées à gauche. En fait, il est convaincu d’utiliser les outils économiques les plus efficaces à sa disposition, pour ainsi faire œuvre de pragmatisme tout en agissant en conformité avec ses convictions. C’est le même esprit qui prévaut pour la loi qu’il prépare, dite « loi Macron 2 », portant sur les « Nouvelles opportunités économiques » (NOE). Résolument moderne, Emmanuel Macron déclare vouloir adapter l’économie française aux transformations qui la traversent, étant désormais acté que 47% des emplois sont menacés par la numérisation – en premier lieu les professions intermédiaires (ce sont par exemple les comptables, les secrétaires, le personnel médical).

Du philosophe au politique

Travailleur, pragmatique, d’accord. Mais qu’en est-il de son ambition personnelle, du destin présidentiel que Jacques Attali lui prédit depuis déjà plusieurs années ? Le ministre présente un détachement surprenant par rapport à cette question ; « comme si chez lui le philosophe n’avait pas encore tout à fait cédé la place au politique », note un journaliste. Ainsi, quand on lui demande s’il pense parfois à devenir un jour Président de la République, il répond, amusé :
« C’est fou cette question, vous avez dû la poser à tous les hommes politiques à mon avis. Moi, j’ai vu trop d’hommes politiques consumer leur vie, et leur présent, à penser à l’étape d’après, et du coup n’être jamais dans leur vie. J’ai vu trop de gens malheureux de cela, trop de gens passer à côté de leur vie pour cela, et sans doute trop de Français déçus de gens comme ça. »
A l’en croire, Emmanuel Macron serait suffisamment détaché de toute ambition présidentielle pour ne pas se laisser dévorer par elle. C’est à voir. Philosophe ou homme politique, peut-être faut-il choisir.
Sylvain

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