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Le Bon, la Brute et l’Iran


Publié le 10 décembre 2014

Vers un accord Téhéran-Washington ?

 

« La question des relations Iran/Etats-Unis est devenue particulièrement complexe et une décision à ce sujet très délicate à prendre pour chacune des parties. Mais il faut être réaliste : un jour ou l’autre, ces relations devront être rétablies. Notre habilité, je dirais notre art, sera de choisir le meilleur moment » Hassan Rohani, 2004.

 

     A la suite des attentats du 11 septembre 2001, Georges Bush avait qualifié la guerre contre le terrorisme de « croisade », ce qui ressemble vaguement à la formulation d’une guerre de la Croix contre le Croissant,  à l’idée d’une guerre de civilisation judéo-chrétienne contre l’islam. Cette guerre contre le terrorisme a pris la forme d’une « guerre sainte ». Dès 2002, les américains se voyaient distribuer des autocollants proclamant « Dieu bénisse l’Amérique », il était évident que Dieu était du côté des Américains dans leur politique étrangère, ils devenaient l’ « Empire du bien » combattant l’ « Axe du mal » d’après leurs propres éléments de langage. Autre fait à prendre en considération, la dernière décennie fut marquée par la fin d’un monde unipolaire et l’émergence de puissances capables de contrer l’impérialisme américain, dont les figures de proue sont la Russie qui n’a de cesse d’être présentée comme la résurrection sanguinaire et péremptoire d’une Union soviétique défunte et l’Iran dont le qualificatif d’ « État voyou » semble faire oublier efficacement la quintessence d’une civilisation perse millénaire.

 

     L’idée d’un rapprochement entre un membre de l’ « Axe du mal » et le « Grand Satan » semble chimérique. En effet, la révolution Iranienne de 1979 semble avoir signé l’arrêt de mort des relations internationales de l’Iran avec le monde occidental en tant qu’elle s’est fait le chantre d’une idéologie politico-religieuse anti-occidentale qui se veut communicative et tournée vers l’ensemble du monde chiite, notamment ses composantes les plus violentes (Hezbollah libanais, Front islamique de libération de Bahreïn). Cette déclaration de guerre à l’idéologie occidentale et à l’impérialisme américain a engendré l’isolement de l’Iran sur la scène internationale. Les conséquences de cet isolement sont tangibles sur l’économie iranienne et les conditions de vie d’une population asphyxiée par les sanctions et embargos que subit l’Iran. Les dirigeants iraniens ont bien intégré qu’il leur fallait redorer le blason de la république islamique pour sortir de cette impasse, d’autant plus que son potentiel énergétique et démographique est certain. La volonté iranienne de ne pas perdre la face devant l’opposant idéologique est également un facteur important dans la présente démarche, que l’on retrouve dans la rareté des concessions iraniennes sur le dossier nucléaire.
    L’histoire des relations entre les États-Unis et l’Iran a montré la versatilité de celles-ci. Il fut un temps où l’Iran était considéré par les américains comme un garant de la stabilité au Moyen-Orient et un formidable garde-fou contre l’Union Soviétique, c’était le temps du Shah. Durant cette période antérieure à la Révolution, l’Iran a bénéficié d’un soutien américain en termes militaire et technologique très soutenu dans le cadre de la stratégie TWINS PILLARS. Fait incroyable mais véridique, les recherches nucléaires de l’Iran qui devaient lui coûter sa réputation quelques années plus tard, ont commencé en 1953 via la livraison par les Etats-Unis d’un réacteur nucléaire.
    L’élection d’Hassan Rohani le 14 juin 2013 semble corroborer l’hypothèse d’une volonté de normalisation des relations de l’Iran au sein de la communauté internationale et particulièrement avec les Etats-Unis. Le scheik diplomate est un interlocuteur fréquentable aux yeux des occidentaux, il avait su nouer une relation de confiance avec les chancelleries occidentales alors qu’il était négociateur en chef du dossier nucléaire iranien entre 2O03 et 2005, faisant même des concessions sur lesquelles il avait été contraint de revenir, blâmé qu’il avait été par les durs du régime fidèles au Guide. C’est aussi la marge de manœuvre de Rohani qu’il faut considérer. S’il est vrai que le Guide Ali Khamenei est une figure emblématique dont le pouvoir est effectif, il n’est pas le seul décisionnaire, notamment dans les décisions liées à la politique étrangère, la constitution de la république islamique est plus complexe, il doit composer avec plusieurs organes et fait office d’arbitre, même s’il a pour lui un parlement largement acquis à la cause des conservateurs. Rohani peut donc réellement infléchir la dynamique de rejet de l’occident que veulent insuffler les gardiens de la Révolution.
    De fait, les États-Unis ont échoué à détruire le conservatisme iranien, ils ont commis de lourdes erreurs géostratégiques. Ils ont fait tomber deux régimes antagonistes à l’Iran, à savoir les Talibans afghans et le régime de Saddam Hussein, qui fournissaient tous deux une résistance à l’hégémonie Iranienne dans la région. Les américains auraient voulu compter sur les chiites irakiens (humiliés sous Hussein) pour créer un état démocratique vertueux en Irak et propager cette dynamique chez les chiites Iraniens pour faire tomber le régime autoritaire de la République islamique. Une stratégie vaine qui a donné les résultats inverses à ceux attendus dans la mesure où le nationalisme iranien s’est nourri de ces tentatives de destruction pour se renforcer.
    Or, si l’Iran parvenait au seuil nucléaire, l’arc chiite serait considérablement renforcé et ses intérêts protégés par la dissuasion nucléaire. De plus, une vision binaire réductrice mais intéressante suggère que les alliés de la Russie (premier contre-pouvoir face aux américains) se trouvent notamment à Téhéran. Un deal des Etats-Unis avec l’Iran serait un énorme coup porté aux velléités géopolitiques de la Russie. Aussi, la mise sur le marché du gaz et du pétrole iranien permettrait une baisse des prix des matières premières qui viendrait sanctionner l’Arabie Saoudite, dont la question de la responsabilité dans les attentats du 11 septembre est pour le moins soulevée par les Etats-Unis.
    Les américains ont un désir de respectabilité fort au sein de la communauté internationale et la place centrale de l’Iran dans le Moyen-Orient en général et le monde chiite en particulier intéresse grandement les Etats-Unis. N’oublions pas que la relation fusionnelle au satellite Israël s’est fragilisée, ce satellite intrinsèquement anti-iranien qui n’a eu de cesse de bloquer toute possibilité de dialogue entre les américains et les iraniens. Qui plus est, l’administration Obama est moins soumise à l’influence du lobby pro-israélien que les républicains. Il s’agit aussi de dire que l’administration Obama n’a jamais pensé être moins présente que dans le passé au Moyen-Orient, il a été simplement décidé d’œuvrer dans une plus grande discrétion (utilisation des technologies de pointes comme le drone) et en apportant une plus grande attention à la communication avec les régimes orientaux, fussent-ils dictatoriaux. La priorité de la politique étrangère américaine depuis l’élection d’Obama est de pallier à ce déficit d’image auprès des gouvernements et des populations orientales. L’instauration d’un dialogue avec les salafistes et les Iraniens va dans ce sens, il en est de même pour la prise de distance face aux agissements israéliens qui sont révélateurs d’un sentiment de faiblesse, peut être lié au sentiment de solitude que le gouvernement israélien ressent et l’évolution de ses relations avec des États qui lui sont historiquement hostiles est de ce fait intéressante. Le bombardement des positions de Daesh en Irak par l’Iran est de nature à montrer qu’un deal est envisagé par les iraniens : L’Iran doit aller au deal avec à ses côtés un Irak stable, puisque ce dernier est satellisé par la République islamique et que les ressources conjointent de l’Iran et de l’Irak pèsent lourd dans la négociation.
Ces différents facteurs permettent de penser qu’une réhabilitation de l’Iran au sein de la communauté internationale est possible, souhaitable pour les américains et vitale pour l’Iran dont l’économie serait revigorée
    Dans un contexte de négociations à 5+1 (Etats-Unis, Russie, Chine, France, Royaume-Uni et Allemagne), il y a fort à parier que personne ne veuille d’un accord. La Russie s’y opposera parce qu’elle y perdrait un allié régional majeur, les européens sont très virulents à l’égard de Téhéran (particulièrement la France) et il est très probable qu’un accord s’il est trouvé, verra le jour sous une forme bilatérale, entre les Etats-Unis et l’Iran, un accord qui heurterait principalement la Russie et Israël. En définitive, le « Bon » aurait la peau de la « Brute » en pactisant avec le « Truand » et   ils  empocheraient tous deux les bénéfices de cet accord inattendu.
 Think Tank Averroès

 

1 Commentaire

  1. Anonyme

    Très intéressant!

    Réponse

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