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Hannah Arendt ou le dilemme du philosophe


Publié le 15 janvier 2014

Les critiques sont presque unanimes quant au film de Margarethe Von Trotta sortie en salle en 2012 : Il est prenant, bien mené et solide. Voilà pour ce qui est du récit de l’histoire de la philosophe qui, en 1961, est envoyé à Jérusalem par le New York Times pour couvrir le procès du criminel de guerre nazi Eichmann et dont les conclusions quant au verdict rendu lui attire toute la colère et la haine de ses contemporains. Cependant bien peu commentent ce qui est à mon sens le véritable objet du film, ce qui lui apporte toute sa consistance et toute l’émotion qu’il peut dégager : Le travail d’Hannah sur elle même. Car ce film semble en effet présenter trois niveaux de réflexion, ou du moins de récit : celui de l’enquête et de la couverture du procès par la philosophe, donc un niveau largement historique et documenté, mais aussi celui du travail d’écriture et de jugement critique de la philosophe, donc une tentative de comprendre le personnage d’Hannah et de mettre en lumière le dure labeur qu’est la pensée, puis enfin, celui qui interroge le rôle et l’essence de la philosophie du point de vue d’Hannah. Ce film est donc une espèce d’entonnoir qui nous incite à glisser du travail de terrain que réalise la philosophe, vers son travail de réflexion pour enfin s’immiscer majestueusement dans le travail qu’elle réalise sur elle même, en tant que philosophe. Or forcément, ce dernier niveau est plus abstrait et donc plus symbolique, ce qui les rend moins flagrant. Un œil averti remarquera toutefois que cette structure est très présente et fonde la chronologie du film, rythmé par ces trois temps. Toutefois, on comprend bien que le titre du film, qui n’est pas «  Le procès Eichmann », ou encore «  La banalité du mal » – titre, pourtant, du livre issu des articles écrits à cette occasion par Hannah Arendt – nous incite d’avantage à nous intéresser à la philosophe qu’à ses articles ou au procès. Ce fait laisse donc penser que l’objet véritable du film est une interrogation sur les rôles contemporains du philosophe et que le procès n’est en fait qu’un « prétexte »du parti, un élément de récit presque secondaire qui se laisse parfois oublier. Ainsi, pour comprendre son véritable message il convient de sonder cette œuvre selon ses trois temps.
Un film, à première vue, historique …
Commençons donc par le récit du procès et des réactions d’Hannah Arendt. Considérer ce thème comme secondaire serait en fait plutôt sévère. En effet, c’est lui qui amène la problématique du film : la pensée et son rôle dans nos sociétés. En effet, Arendt défend suite au procès l’idée selon laquelle Eichmann n’est pas véritablement coupable de ses actes puisqu’il était en fait privé de sa capacité de réflexion par l’enrôlement et l’idéologie nazis : il était un simple fonctionnaire qui obéissait aux ordres donnés sans se soucier ni même se poser la question de leurs conséquences et de leurs justifications. Elle interroge donc par cette affirmation le rapport qu’entretient la pensée avec les actes et affirme même que c’est la pensée qui met en jeu la responsabilité de l’individu en trahissant son activité de morale. Là réside toute l’essence du film. Car c’est cette affirmation qui vaut à la philosophe d’être désavouée et rejetée par tous, y compris ses plus proches amis, et même d’être traitée de « vieille pute nazie ». Cependant, celle ci n’estime pas défendre Eichmann en affirmant cela mais simplement ouvrir un sentier menant à la compréhension du « mal » et plus particulièrement de l’atrocité qu’a pu représenter le nazisme. C’est d’ailleurs pourquoi elle ne reviendra à aucun moment sur ces affirmations et conservera pour seul soutien une poignée d’étudiants demeurant bouche bée devant le personnage qu’est la philosophe. On pourrait presque, en interprétant quelque peu la situation, considérer les détracteurs de Arendt comme l’exact symétrique de l’administration nazie représentée par Eichmann. En effet, leur comportement ne relève ni plus ni moins que d’une incapacité à dépasser les faits pour atteindre une objectivité qui leur permettrait de nuancer leur jugement, comme le fait Arendt. Ils obéissent en fait aux ordres d’une morale qui semble tomber sous le sens et ne présenter aucune alternative possible. On observe donc déjà une certaine dénonciation de cette morale quasi-intuitive qui empêche la raison et la pensée d’opérer. Seuls les étudiants de Hannah ne semble pas vraiment prendre position, surement du fait même de leur statut d’étudiants : ils ont encore tout à apprendre et leur curiosité les met à l’abri de cette morale despotique. Voici pour ce qui est de la première moitié du film, un focus sur le procès, appuyé par des documents d’archives, et l’initiation du débat entre Arendt et ses détracteurs.
… mais aux accents très romanesques …
Vient ensuite au terme de la première heure, l’intervention d’Heidegger, philosophe réputé pour être assez obscur tant dans ses théories qu’en tant qu’individu, notamment du fait de son adhésion au parti nazi, et qui fut professeur et amant d’Hannah à l’université. Il apparaît dans un souvenir d’Hannah ou celle ci lui déclare : «  l’idée même d’une pensée animée de passion, dans laquelle réfléchir et être en vie ne feraient qu’un est assez effrayante pour moi ». Cette crainte donne bien la tonalité de la suite du film. En effet, débute une seconde partie où le personnage d’Hannah prend plus d’importance, et notamment sa relation avec le philosophe qui semble l’avoir marqué profondément. Heidegger rythme d’ailleurs cette partie du film par de fréquentes interventions dans les souvenirs de Hannah. On comprend dès lors que la philosophe est en permanent travail sur elle même et à la recherche d’une réponse quant au rôle de la pensée au niveau individuel. Les autres personnages servent d’ailleurs l’étude du personnage, notamment en insistant plusieurs fois sur le fait que Hannah paraît insensible. Cependant ses moments d’introspection les contredisent. De fait, Hannah semble profondément torturée par la recherche de la relation qui unie la pensée aux actes et par sa quête de vérité. Cette quête semble dans un premier temps guidée par l’affirmation de Heidegger qui considère que la pensée est un «  dialogue de soi à soi-même » qui n’a aucune conséquence sur les actes et le savoir. Toutefois, petit à petit elle va rejeter cette conception, notamment grâce à l’aide du cas Eichmann qui lui montre en fait que la pensée est centrale dans l’action et doit représenter le lien de soi-même vers le monde. De plus, malgré l’ensemble de ses détracteurs Hannah va se battre pour défendre un point de vue plus profond que celui communément admis malgré la souffrance que provoque en elle le désaveu de ses proches. Cette seconde partie apparaît donc comme le récit de l’émancipation philosophique de Hannah et de sa prise de position du point de vue ontologique. Ceci apparaît d’autant plus compliqué pour elle que la relation qu’elle avait avec Heidegger lui a laissé de lourdes séquelles sentimentales. Le film laisse d’ailleurs planer une certaine ambiguïté quant à cette relation, on ne sait pas si c’est véritablement son histoire d’amour qui lui laisse ces séquelles ou si, comme elle l’affirme c’est simplement l’apport philosophique de Heidegger qui la marqua à vie ( l’affirmation citée plus haut peut toutefois nous laisser penser que c’est en fait le subtil mélange de ces deux apports et la complexité de mêler la passion à la pensée qui en sont à l’origine ). Quoi qu’il en soit on se rend bien compte dans la dernière scène, majestueuse, qu’elle décide enfin d’arpenter son propre sentier philosophique en considérant que la pensée est profondément pratique et se résume dans « la capacité à différencier le bien du mal » ; elle n’est plus une activité purement introspective mais nous porte véritablement vers le monde.
… au service d’une interrogation majeure : quelle doit être la place de la pensée dans nos sociétés ?
Sont donc présentées dans ce film les positions fortes campées par Hannah mais qu’elle n’assume véritablement qu’a son terme. Une véritable conception de la philosophie et de la pensée en général y est exposée. Ceci constitue le troisième niveau de réflexion du film, un niveau qui parcourt en trame de fond l’ensemble du film et vise à trahir la place et le rôle du philosophe dans notre société. En effet, un premier point éclaire cette problématique : Hannah fait presque son mea-culpa dans la scène finale en « avouant » qu’elle a étudié le procès d’un point de vue philosophique. Ceci ne se résumerait il qu’en une faute ? Pas exactement. Ce mea-culpa vise en fait à souligner que Hannah s’est, dans son étude, servie de sa raison, non de sa passion comme l’on fait tous ses proches. Elle apparaît donc ici comme une soupape de sécurité : quand les évènements sont si forts et si poignants que tous ne peuvent faire taire leur morale passionnée, le rôle du philosophe et de garder une distance et de demeurer objectif. En somme, les Hommes sont régis par l’administration totalitaire de leurs passions et le philosophe est la part de raison qui demeure pour juger du bien et du mal et pondérer, sinon excuser leurs actes. Ceci lui vaut d’ailleurs de profonds sacrifices personnels car  il s’engage dès lors, par son statut à demeurer en marge, souvent contre tous. Si, comme Heidegger l’affirme, «  la philosophie est profondément inactuelle », le philosophe ne peut que l’être avec elle. On pourrait d’ailleurs se référer ici à la description que fait Alfred De Vigny du poète dans la préface de Chatterton ou encore au chapitre des Chemins qui ne mènent nulle part de Heidegger «  Pourquoi des poètes en temps de crise », pour affirmer que le philosophe par ce rôle doit se sacrifier aux Hommes, comme le fait Hannah. Or, on constate bien dans le Hannah Arendt que la philosophe endure une souffrance qui la consume mais jamais ne la dépasse ; les nombreux plans fixes de sont visage usé baignant dans une lugubre atmosphère mêlant sa solitude aux volutes de fumée s’élevant de sa cigarette ne soulignent-ils pas assez sa torpeur ? Il est d’ailleurs remarquable qu’elle n’apparaisse jamais sans sa cigarette. Un symbole de sa lente consumation ? Quoi qu’il en soit, elle vit sa pensée et voici le fardeau du philosophe : sa pensée ne guide pas seulement ses actes mais l’habite profondément, c’est même ce qui le différencie du simple intellectuel pour Rousseau lorsqu’il souligne dans les Rêveries « j’en ai beaucoup vu qui philosophaient plus doctement que moi, mais leur philosophie leur était pour ainsi dire étrangère ». On retrouve d’ailleurs cette distinction dans le film entre Hannah et la plupart de ses proches. Il est reproché à Hannah d’être insensible mais au contraire, cette façade reflète en fait un profond déchirement, une faille destructrice qui s’étend et l’embrase. Cette distanciation et ce contrôle de soi apparaissent d’ailleurs comme un élément essentiel à la survie psychique de la philosophe en évitant le choc entre sa pensée et ses émotions, qui, on le présume facilement, sont contradictoires. Elle même l’affirme : «  Il y a des choses qui sont plus fortes que l’individu chez qui on les rencontre et qui les portent », la pensée est parfois plus forte que l’individu qui la porte. Elle n’est pas le savoir ou la connaissance, la pensée est un fardeau, le philosophe celui qui accepte de lui sacrifier sa vie. Sa fin ne saurait être que la vérité, et par conséquent, servir l’humanité.
AZOULAY Alexandre

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