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Quai d’Orsay : une BD avant tout


Publié le 9 décembre 2013

 

 

Quai d’Orsay  raconte la vie au cœur du ministère des affaires étrangères dans des crises successives. A l’écran c’est Thierry Lhermitte qui incarne Alexandre Taillard de Vorms, personnage issu de la bande dessinée à l’origine du film. Dans cette dernière, Taillard de Vorms n’est qu’un pseudonyme pour celui qui en réalité représenté sous des traits caricaturaux mais ô combien drôles : Dominique de Villepin. Le 7ème art s’inspire donc du 9ème pour un pari risqué : adapter la bande dessinée récompensée en 2013 par le prix d’Angoulême, festival de la BD le plus reconnu dans le paysage des phylactères franco-belges, catégorie meilleur album. Récompense qui paraît dument méritée à la lecture de l’œuvre de près de deux cent pages, tant elle se distingue par un style d’une fluidité rare avec un aspect descriptif s’avérant au final cyniquement réaliste. Car sous couvert de grossir les traits d’une vie ministérielle menée à cent à l’heure, sous les ordres d’un De Villepin dont les idées paraissent stratosphériques et qui cherche à dicter la pensée de la France au monde entier  avec des textes d’Héraclite pour appui, ce sont les rouages de la diplomatie et de la politique qui sont mis à nus. Ainsi, l’hypocrisie  et les codes inhérents à une vie s’apparentant à celle d’une cour en perpétuel mouvement sont magnifiquement dépeints.

Et pour cause, l’un des scénaristes n’est autre qu’un ancien diplomate ayant été conseiller de Dominique de Villepin à l’époque à laquelle celui-ci était premier ministre. On se laisse donc guider en suivant l’entrée dans ce monde à part d’un jeune diplômé, un certain Arthur qui découvre à ses dépends une nouvelle vie où ni le ministre ni ses collaborateurs ne lui laissent une seconde de répit. Nous suivons donc ses péripéties, tel un voyage initiatique pendant lequel ses mésaventures  et collègues lui apprennent comment il lui faut désormais se comporter et comprendre les autres. Ainsi après s’être pris un coup dans le dos par une autre conseillère, Arthur se voit ainsi rassurer  « Quand tu fais un coup de pute à quelqu’un, c’est pas que tu lui veux du mal. C’est comme une caresse. S’il est bon, il va te faire un coup de pute aussi, après. C’est une relation amoureuse ».

Des discours qu’il rédige et sont refusés sans être lus à l’immense difficulté de conjuguer ses vies professionnelle et amoureuse, en passant par la découverte de l’importance pour un diplomate d’avoir des chaussures bien cirées,  Arthur voit ses contrariétés récompensées par le succès de certaines interventions de son ministre. Ce dernier apparaît comme un être éclairé, avec de grandes visions du monde. Et, s’il paraît parfois venir d’une autre planète, c’est parce qu’il aurait un temps d’avance sur ses contemporains. Il est décrit comme  un égomaniaque survolté qui aime à rappeler qu’il avait raison, surtout quand il a tord. Telle une furie il déboule dans les bureaux de son ministère pour asséner quelques propos acerbes afin de s’assurer l’efficacité de ses conseillers, et se lance parfois dans des monologues dont il est le seul à saisir la vraie valeur. D’ailleurs, il est souvent persuadé que tout peut se résumer en un mot ou une comparaison clés. C’est pour cela que son objet fétiche est le stabilo, avec lequel il surligne des propos obscurs pour tous, sauf lui-même, de quelques philosophes anciens. Il tient à les voir figurer dans ses discours, au grand dam d’Arthur, chargé du « langage ».

 Finalement, c’est une œuvre originale avec un humour mordant que le réalisateur Bertrand Tavernier adapte au cinéma. Cet opus prendra en compte le premier des deux tomes, ce qui est semble bien suffisant tant le rythme de cette bande dessinée est intense. Le second tome se plonge encore un peu plus dans le monde onusien des résolutions et contre-révolutions et trouve son apothéose dans le discours du ministre s’opposant à l’intervention des Etats-Unis au « Lousdem », qui fait office d’Irak. *

Timothée Sicot

*Edit : en réalité, le film reprend bien les deux tomes même si le second n’inspire qu’une petite partie du long-métrage.

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